Le ruban bleu
Philip Delaveau
Dans son village à cette époque, il n'y avait hélas ni arabe, ni négresse, ni handicapée d'aucune sorte qui aurait pu
détourner le racisme ordinaire dont elle était la victime, de la part des enfants de son âge.
Elle était une enfant potelée, bouille ronde parsemée de taches de rousseur couronnée d'une crinière de feu.
- Comment ça va, la grosse?
- Hé! qu'est-ce tu fais, la rouquine?
Au-delà des vexations, le plus douloureux était le crédit qu'elle portait aux insultes, convaincue d'être un
laideron.
A quatorze ans, elle faisait une tête de plus que ses camarades. Dans la rue, le regard des hommes s'attardait sur ses
rondeurs naissantes que ne parvenait à masquer son tee-shirt, ainsi que sur la cambrure de ses reins.
Bien avant ses vingt ans, elle avait compris que les canons de la beauté définis dans les magazines féminins, n'avaient
qu'un lointain rapport avec les réels critères de séduction qui réveillent les fantasmes du mâle.
Elle était certes un peu trop grande, avec quelques centimètres de trop en tour de hanches et de poitrine; cela ne
l'empêchait pas d'opter pour des chaussures à talons, de se serrer la taille et mettre la générosité de ses formes en évidence: transformer un excédent en un plus.
Aujourd'hui, elle promenait son corps en conquérante: amazone de la mythologie, parée d'une crinière flamboyante. Une
lionne. Ses yeux verts affrontaient calmement les regards, n'accordant que ce qu'ils souhaitaient accorder.
Elle avait choisi le caractère guerrier d'une carrière commerciale où la réussite est directement liée à la personnalité et
à vingt six ans, elle avançait avec assurance dans la vie, ou du moins s'attachait-elle à donner cette image, tenant à distance fâcheux de tous sexes, forçant le respect, notamment de sa
hiérarchie.
Pouvait-elle être assaillie par un coup de blues, quelque incertitude ou déception, elle n'aurait jamais supporté que cela
transparaisse. Avait-elle envie de pleurer, il lui fallait être seule pour poser son armure.
D'un mouvement de jambe élégant bien qu'un peu las, Anne a balancé ses escarpins au milieu de la pièce qu'elle découvrait.
Les bagages étaient restés dans l'entrée; elle rangerait plus tard.
La pièce de séjour, refaite à neuf, était spacieuse et claire, un comptoir la séparait de la cuisine américaine aménagée.
Deux portes-fenêtres donnaient sur un étroit balcon surplombant de quatre étages une petite rue calme. Un sas aménagé en dressing desservait d'un côté la salle de bain, de l'autre la chambre
s'ouvrant elle-même sur le balcon.
Elle a tâté le matelas de la main, s'y est allongée quelques secondes afin d'en tester la souplesse avant de revenir,
satisfaite, dans la pièce principale. Mobilier neuf sobre de bois clair. Aux murs, des reproductions d'une banalité affligeante.
- Il faudra que je me débarrasse de ces saletés au plus vite, a-t-elle
marmonné.
Elle avait huit mois à passer ici pour le compte de son entreprise et besoin de
personnaliser son cadre de vie. Avec les bricoles auxquelles elle tenait dans ses valises et en chinant chez les brocanteurs du coin, ce serait vite
fait.
Dans l'immédiat, ce dont elle avait envie, après quatre cent cinquante kilomètres de route, c'était d'une bonne douche, un
dîner rapide dans un bistrot proche et vite se coucher.
Il ne lui fallut pas plus de deux heures, le lendemain matin, pour déballer et ranger ses bagages avant d'aller régler les
formalités de mise en service du téléphone. Elle a grignoté dans un snack, filé au centre commercial local y louer un téléviseur, une chaîne hifi, acheter quelques ustensiles dont elle pensait
avoir besoin, se constituer un stock de base en victuailles et boissons diverses.
À dix-huit heures, la petite voiture pleine à ras bords réintégrait le parking souterrain de l'immeuble. Une heure plus
tard, vautrée sur le canapé en petite tenue, elle sirotait un Martini, satisfaite de sa journée, feuilletant un magazine tandis que, dans la cuisine, mijotait le coquelet au vin qu'elle s'était
préparé.
Après trois semaines, elle s'était relativement bien adaptée à sa nouvelle vie, plongée avec ardeur dans le meilleur
accomplissement de sa mission. Les rapports avec ses nouveaux collègues étaient corrects, bien qu'elle sentît que son dynamisme ait pu contrarier le train-train habituel de la petite filiale.
C'était le but inavoué de son stage, elle en acceptait cette conséquence.
Découverte de la région, cinéma, natation, jogging ou lecture occupaient pleinement ses week-end.
Dès rentrée, avant toute chose, elle faisait couler le bain qui la décontracterait, se déshabillait et préparait son repas
le temps que la baignoire se remplisse. Elle avait toujours aimé se balader nue chez elle lorsque son intimité le permettait.
Après avoir barboté une vingtaine de minutes dans le bain relaxant, elle s'installait confortablement sur le canapé, plateau
repas à portée de main sur la table basse.
Selon le programme, elle regardait la télé ou lisait une heure en écoutant de la musique; rarement après minuit, elle allait
se coucher, prolongeait sa lecture sous la couette jusqu'au moment de sentir le sommeil l'engourdir.
Ce soir là, vautrée nue sur la banquette, elle avait lu quelques chapitres d'un roman. Sur la platine de la chaîne le piano
égrenait des notes nostalgiques d'Erik Satie.
Le disque terminé, elle a marqué sa page, s'est levée. En un geste machinal, de ses
doigts écartés elle a ébouriffé ses cheveux et s'est dirigée nonchalammentvers le guéridon proche de la fenêtre éteindre la chaîne avant d'aller se
coucher.
C'est en jetant un regard distrait à travers la fente du voilage mal tiré qu'elle a vu la silhouette de l'homme qui
l'observait dans l'obscurité depuis l'encadrement de la fenêtre surplombant les siennes, de l'autre côté de la rue.
Interloquée, elle est restée un bref instant à fixer l'ombre avant de se rejeter vivement sur le côté. Protégée du regard
par le pan de mur entre les deux portes-fenêtres, le rouge aux joues de confusion, panique et rage, elle est restée cachée là un moment à rassembler ses idées, tâcher de faire le tri parmi les
sentiments divers qui l'assaillaient.
- Attend, se dit-elle, tu ne vas pas rester plantée là comme une gourde toute la nuit!
Bon, pour éteindre et aller jusqu'à ta chambre, il va falloir que tu traverses la pièce et il sera toujours à sa fenêtre. Il n'a même pas cherché à se cacher lorsque je l'ai vu, le
dépravé. Alors, tu respires un grand coup et tu y vas. Pas trop vite, il va penser que tu as la trouille; pas trop lentement non plus, qu'il n'aille pas
s'imaginer que son regard t'excite, le vicelard. Ah! le salaud, le salaud, il va lorgner mon popotin. Bon, faut que j'y aille! et pas que je serre les fesses comme une vieille bigote outragée
pincerait les lèvres; pas non plus que je les balance à ma façon... zut! je n'aurais jamais imaginé que ça puisse être si compliqué de se faire un cul sans expression. Allez, on y va ma
fille...
Trois mètres, trois secondes, une éternité. Le vicieux, il doit me reluquer le sale
vicieux, j'en suis certaine, je le sens; ne fais pas de trop grands pas, ni trop petits, tu ne vas pas à la messe, là... ouf! ça y
est.
- L'ai-je bien traversé? a-t-elle ricané nerveusement en pénétrantdans la salle de bain.
Elle a enfilé un peignoir et s'est installée sur la lunette des toilettes le temps de reprendre ses esprits.
- Et zut! je n'ai pas éteint au passage, il doit encore guetter. Il faut que j'y aille,
sinon il va rester à l’affût, et j'ai besoin d'aller chercher un remontant, de réfléchir calmement.
Elle a éteint, s'est dirigée dans le noir jusqu'à la cuisine.
Au retour la bouteille de cognac en main, elle n'a pu résister, à la faveur de l'obscurité, à s'approcher de la fenêtre sur
la pointe des pieds, comme si ses pas sur la moquette avaient pu s'entendre d'en face. Prenant soin de ne pas effleurer le rideau, elle glissé un rapide coup d'œil et s'est retirée vivement.
L'ombre était toujours là.
Qu'attendait-il? Qu'elle allume sa chambre? Mille interrogations lui traversaient l'esprit alors qu'elle tétait à petits
coups l'alcool dans son verre, de nouveau assise sur la lunette des W.C. Était-ce la première fois depuis son arrivée? Depuis quand ce type l'observait-il? Tout se bousculait dans sa
tête.
Son canapé se trouvait dans l'angle de vision idéal pour le voyeur et plus de trois semaines qu'elle se baladait
pratiquement toujours nue, sans le moindre souci de décence dans l'appartement, peut-être sous son regard...
Elle s'est remémoré des moments où, alanguie sur la banquette, elle s'enroulait
distraitement une mèche rousse du pubis autour de l'index en lisant son roman; parfois son doigt descendait plus bas, se glissait entre les lèvres et s'activait jusqu'à l'emmener dans un plaisir
progressif. Elle savait ses orgasmes exubérants. L'autre avait-il observé son corps se cambrer convulsivement quand ses doigts s'enfonçaient en elle et que sa tête ballotait de gauche à droite au
moment où elle plongeait? Avait-il pu entendre son cri avant qu'elle ne se replie sur elle-même dans un dernier spasme, ses cuisses enserrant toujours sa main? L'avait-il vue lécher ses doigts
avant de sombrer dans une douce torpeur? Dieu! L'évocation de ses plaisirs solitaires frisait le cauchemar.
Après un long moment, plus détendue, elle a tâché de remettre de l'ordre dans ses idées, d'analyser la situation avec calme
et sérénité.
- Tout d'abord, s'est-elle dit, sa fenêtre est là, à douze ou quinze mètres. Depuis un
mois je l'aurais remarqué ce type. Il vient d'arriver, ou était absent, ou rarement là; ça n'est pas possible autrement. Je n'ai vu de la lumière qu'une fois il y a deux ou trois jours en
rentrant et j'ai fait attention. Bon, mais même si c'est récent, si c'est un vicieux, peut être qu'il n'allume pas pour se faire son film! et même si je
tire les rideaux, ce que je ne pense pas toujours à faire, ce n'est pas la transparence du voilage qui lui aura empêché de se rincer l’œil.
Et quoi faire maintenant? Je ne vais pas passer sept mois à me cacher d'un voyeur, ni à
m'exhiber comme si de rien n'était, ni dépenser un argent fou pour des rails et doubles rideaux qui ne me serviront plus d'ici peu; avec ce que j'ai déjàdépensé, ça n'est même pasenvisageable. Qu'est-ce que je peux faire! Je ne vais pas me laisser bouffer la tête, passer mon temps à
avoir la trouille, à me méfier; ce serait trop stupide... En tous cas, si ça se reproduit, il va m'entendre le type, ainsi que ses voisins qui sauront!
et même si ça ne sert à rien, j'appelle les flics. Bon, je réfléchirai mieux à tout ça demain.
Elle a éteint la salle de bain et rejoint sa chambre dans le noir. Malgré la tentation, elle n'a pas osé se diriger jusqu'à
la fenêtre vérifier si le type guettait toujours, s'est glissée dans son lit sans allumer.
En y réfléchissant, ce qui la laissait maintenant perplexe, la troublait, c'est que le bonhomme, lorsqu'il s'était vu
découvert, n'avait pas eu le moindre mouvement de recul, n'avait pas cherché à dissimuler sa présence, ce qui aurait paru logique à Anne.
Une fois couchée, malgré ses efforts, l'angoisse ne parvenait pas à la quitter, comme si le voyeur avait pu d'un pas de
géant franchir l'espace qui le séparait du balcon et venir coller son nez à la vitre.
Elle s'est relevée, est allée vérifier que la porte était bien verrouillée;
c'est bien plus tard qu'enfin elle a sombré dans un sommeil agité.
Pendant les jours qui suivirent, les impératifs et urgences à son travail l'empêchèrent de se tourmenter, de trop réfléchir
à cet « incident ». Cependant elle retardait systématiquement son retour, acceptait des invitations de collègues, dînait dehors, se faisait des soirées cinéma.
L'appréhension surgissait au moment de rentrer chez elle, surtout dans le parking. On ne sait jamais avec ces
dingues!
Une fois dans l'appartement, son premier soin avant d'allumer, était d'aller vérifier à la fenêtre si l'autre n'était pas en
faction.
Un samedi, en début d'après-midi, alors qu'elle arrosait ses quelques plantes sur le balcon, se redressant elle le vit
accoudé à la balustrade de sa fenêtre.
Vêtu d'un tee-shirt, il l'observait en fumant une cigarette. Leurs regards se sont accrochés une fraction de seconde puis
elle a détourné la tête plus vivement qu'elle ne l'aurait souhaité avant de rentrer dans l'appartement, troublée.
La première pensée qui lui a traversé l'esprit fut qu'il y avait quelque chose
d'inconvenant, de la part d'un voyeur, de fumer tranquillement sa cigarette au grand jour; sa place légitime ne pouvait être qu'embusqué dans une encoignure à la faveur de la nuit. La
seconde réflexionà laquelle elle ne put se soustraire, fut qu'il n'avait pas le profil "vieux dégoûtant" de l'emploi. Plutôt plaisant même, dut-elle
s'avouer.
De toute façon, elle n'avait pas terminé son arrosage... il fallait qu'elle y retourne ce qui lui permettrait de jeter un
coup d'œil discret et finir son examen. La peur avait disparu, certainement le fait du grand jour, pouvoir coller un visage sur sa frayeur passée. La curiosité prenait le pas.
Lorsqu'elle fut de retour sur le balcon, alors que son regard faussement indifférent balayait la façade d'en face, le type
eut un geste curieux: tout en la fixant, il a noué un ruban bleu à sa balustrade, puis a disparu à l'intérieur de chez lui après avoir refermé la fenêtre. Seul maintenant, le ruban se balançait à
la rambarde. Elle ne pouvait douter qu'il s'agissait là d'un message qui lui était destiné. Quel message? Que pouvait bien vouloir lui signifier ce bout de tissu qui pendouillait
là?
A son retour du supermarché le ruban avait disparu. Pourquoi? Elle s'agaçait à se poser
mille questions, se torturait l'esprit à vouloir décoder le soi-disantmessage. Elle ne savait si la colère qui montait en elle était plus liée à son
incapacité à comprendre, qu'à l'intérêt qu'elle portait au mystère.
- Ce que tu peux être conne par moments, ma fille, ça suffit maintenant, on te dirait replongée dans un des mystères du
club des cinq que tu lisais gamine.
Elle s'est secouée, est passée à la cuisine se concocter un repas vietnamien qu'elle a dégusté arrosé d'un verre de rosé
frais avant de se faire un film à la télé.
Passée dans sa chambre sans allumer, elle a vérifié discrètement que le gars n'était pas embusqué. Personne. Elle s'est
rapidement déshabillée dans la salle de bain et avant d'enfiler son peignoir, s'est postée devant le grand miroir, s'est examinée de face, profil, et de dos en se tordant le cou.
- C'est vrai que tu as un gros cul, a-t-elle lancé à son reflet en balançant une claque sur ses fesses rebondies; mais...
tout de même appétissant...
Satisfaite de sa revue de détails, elle a passé le vêtement, rejoint le living. Il faudrait qu'elle pense à déplacer ce
canapé si elle voulait se sentir plus tranquille. En attendant, maugréant de ne pouvoir se vautrer à son aise sur la banquette, elle s'est installée dans le fauteuil, à l'abri d'éventuels regards
indiscrets.
Le lendemain, elle a traîné tard au lit puis, vêtued'une de ses amples liquettes "grand-père", s'est préparé un copieux petit-déjeuner qui lui épargnerait le repas du midi.
Coup d'œil rapide en face, le ruban était de nouveau accroché à la rambarde.
Son bouquin posé à côté, elle a dégusté tranquillement son repas du matin devant la
porte-fenêtre ouverte par laquelle pénétraitle soleil du matin.
Elle l'a senti.
En face, immobile derrière sa vitre, l'homme était là, son regard plongeant sur elle.
Contenant son trouble elle a terminé de déjeuner et poursuivi la lecture du chapitre en cours, avant de quitter la table
dans l'attitude la plus désinvolte possible.
Ce qui l'agaçait particulièrement, c'était cette tranquille assurance avec laquelle l'homme la regardait; plus que le côté
malsain du voyeurisme. Et elle ne voulait s'avouer que ce trouble n'était pas si désagréable que ça. Le fait qu'il soit "plutôt pas mal" en était peut-être la cause. Où était sa morale dans tout
ça? Il aurait été vieux et laid, elle se serait sentie salie, l'aurait insulté, traité de vieux cochon lubrique; et voilà qu'elle était prête à trouver de la douceur dans ce regard, y sentir un
hommage parce qu'il s'agissait d'un bel homme. Idiote!
- Et pourquoi ne pas te foutre tout de suite à poil devant lui, pendant que tu y es?
Pendant plusieurs jours, rien. Ni ruban, ni bonhomme. Rien jusqu'au mercredi. Mercredi, le ruban, seulement ce satané ruban.
Pourquoi?
Dans la soirée, installée sur le canapé qu'elle n'avait pas encore eu le courage de déplacer, une évidence lui est venue à
l'esprit. Elle s'est levée, est rapidement passée vérifier depuis la chambre éteinte. Bien sûr qu'il était là! C'était limpide. Non seulement il n'avait jamais cherché à dissimuler sa discrète
présence, mais il la lui signalait, il tenait à ce qu'elle sache. Qu'avait-il dans la tête, ce type?
Elle est restée assise sur le bord du lit dans le noir à réfléchir, chercher le sens de ce comportement...
- Je suis là, je suis là, c'est ce qu'il me dit, je vous épie et je veux que vous le sachiez. Non seulement je veux que vous
le sachiez... je vous veux consentante! Que vous vous donniez à mon regard.
Voilà pourquoi le ruban bleu!
Le ruban me prévient de sa présence! C'est insensé. Il est fou ce bonhomme. Il se rince l'œil de derrière sa fenêtre,
voudrait non seulement que je sois complice de son voyeurisme, il me demande d'être son EXHIBITIONNISTE! Il rêve d'un petit numéro genre Crazy Horse afin de pimenter sa masturbation du soir avant
son gros dodo? Et quoi encore? Pour quel genre de fille me prend-il, ce cinglé?
Pauvre type...
Toujours dans la pénombre de sa chambre, Anne a tendu le bras vers le paquet de cigarettes posé sur le chevet, s'en est
allumé une, l'a fumée par petites aspirations nerveuses le temps de juguler les bouffées de colère qui lui montaient aux tempes et lui faisaient cogner rageusement le cœur dans la poitrine.
Lorsqu'elle a écrasé son mégot dans le cendrier elle a repris ses cogitations, plus sereine.
- Alors qu'y a-t-il de grave dans tout ça? Tu es outrée par une proposition, tu réagis "je ne suis pas celle que vous
croyez, rendez-moi ma culotte", tu joues à la vertu outragée. Es-tu outragée? Te sens-tu seulement vertueuse? Non. Tu es choquée, surprise; normal. Ce qui te dérange, c'est que l'on fasse de toi
une proie, qu'on te le propose, à TOI, la battante, la gagneuse. Si tu étais un type, tu serais capable des mêmes plans, d'ailleurs tu en as déjà ourdi dans le genre. Tu sais ce que tu as, ma
fille? Tu es vexée de ne pas avoir la main, point final. Blessée dans ton orgueil; la chasseresse devenant gibier, l'amazone soumise... difficile à avaler. Tu n'arrives même pas à penser que ce
type est un pervers; tout sauf ça. Et il te plait! et ça t'énerve... La situation est proche de t'exciter, tu le sais confusément et ton amour propre en prend un coup. La vérité est
là.
Alors entre dans son jeu ou n'y entre pas, point final; pas plus compliqué que ça. Il te propose un choix. Alors choisis et
arrête ton cinéma.
Bon, l'écheveau se démêlera de lui-même dans ta tête, alors du calme, il n'y a pas le feu.
Elle a réintégré le séjour le plus naturellement possible, s'est préparé un thé avec une apparente décontraction et
réinstallée sur le canapé. Elle a zappé sur les différentes chaînes jusqu'à trouver un film de série B qui lui occupe l'esprit, la détourne du malaise et anesthésie la colère qui
bouillonnait encore en elle. Colère contre elle-même.
Deux navets télévisuels plus tard, ça allait mieux. Avant d'aller se coucher, elle s'est dirigée jusqu'à la fenêtre, sans
crainte, émotion maîtrisée et a légèrement écarté le rideau. La silhouette était là, l'observait. Anne a levé la tête et planté résolument son regard sur l'ombre l'espace de quelques instants.
Non mais!
Pourtant une chose venait de la perturber. Sous le ruban, un petit panonceau rédigé à la main en lettres capitales était
suspendu au garde corps:
"OLYMPIA, EDOUARD MANET".
Elle a retenu son tressaillement, laissé retomber le rideau. Quoi encore?
Elle savait que Manet était peintre, à part ça... Ne portant que peu d'intérêt à la peinture, elle n'y réagissait que par
coups de cœur et sa culture s'en trouvait limitée. Elle était plus sensible à la musique, à la littérature.
- Manet, Manet, ha! Manet Edouard, peintre
français (Paris 1832/1883), un des pères de l'impressionnisme et de l'art moderne (Le déjeuner sur l'herbe, Olympia, le Fifre, le balcon, etc...). D'Olympia, je ne connaissais que le music-hall... Qu'est-ce qu'il me mijote?
Là j'ai ma dose! il est temps de dormir si je ne veux pas paraître cinq ans de plus demain.
À l'heure du déjeuner, sur une table de lecture de la bibliothèque, elle contemplait le tableau qui avait fait scandale un
siècle et demi plus tôt.
En double page, la belle Olympia, nue sur sa couche, la regardait dans les yeux, une main lui masquant négligemment le sexe
dans un geste de fausse pudeur. Bracelet au poignet, mule suspendue à la pointe du pied, une fleur dans les cheveux et cet étroit ruban noir enserrant le cou qui soulignait la nudité, signait
l'impudeur...
Anne a survolé la biographie et l'œuvre du peintre, photocopié la reproduction qui l'intéressait.
Dans l'après-midi, elle a pénétré presque machinalement dans une mercerie y acheter un ruban de velours noir. Mais qu'est-ce
qui te prend? Tu deviens folle...
C'est dans le désordre le plus total qu'elle a terminé sa journée de travail.
De retour chez elle, le ruban bleu flottait en face. Sans allumer, elle s'est déshabillée dans sa chambre, est passée nue
dans la salle de bain qu'elle pouvait éclairer sans crainte. Après l'avoir coupé à la bonne longueur, elle a fixé d'une épingle l'étroite bande de velours noir autour de son cou, a enfilé des
escarpins et s'est campée devant le miroir. Sa main, au poignet chargé de bracelets clinquants a ébouriffé sa crinière rousse avant de descendre vers le pubis, en faire moutonner la toison fauve.
La langue passée sur ses lèvres les a fait luire; la pointe de ses seins lourds durcie de les avoir pincées, elle a pris des poses faussement ingénues ou franchement indécentes face à la
glace.
- Une vraie pute, a-t-elle envoyé à son image, yeux mi-clos et moue provocante.
Elle aurait voulu se voir alanguie sur ses coussins en Olympia; puis est revenue à la réalité, partagée entre fou- rire et
désir de pousser plus avant.
- Tu deviens folle ma pauvre, s'est-elle dit enfilant une chemise lui arrivant à mi-cuisses.
Elle a donné la lumière dans le séjour, s'est dirigée vers la cuisine. Pourquoi avait-elle gardé ce ruban autour du cou?
Putain de ruban ou ruban de putain? Elle a ricané sottement à son mot en préparant son Martini.
En dînant, elle était assaillie par des pensées équivoques: la sourde tentation de se prêter à ce jeu pervers et le refus
d'admettre qu'elle ait pût y céder.
- Tu as l'esprit tordu ma pauvre fille, ne cessait-elle de se répéter, tu ne vas pas sombrer dans ce genre d'idiotie. Tu as
besoin d'une douche froide.
Elle se sentait mollir...
En s'installant sur le canapé, d'un mouvement quasiment incontrôlé elle a déboutonné sa chemise, l'a laisser choir à ses
pieds. Nue sur ses escarpins, son ruban de cocotte au cou, elle se trouvait ridicule. Trop tard pour faire machine arrière; pas question de se sauver comme une petite dinde.
Elle n'avait pas tiré les fins rideaux, remparts illusoires de sa pudeur en goguette.
Elle a tourné le plus franchement possible son visage en direction de la fenêtre. Ça bourdonnait dans sa tête, cognait dans
sa poitrine. Folle, je suis complètement folle.
Elle s'est étendue sur le divan dans la posture d'Olympia qui lui était familière lorsqu'elle lisait. Avant d'ouvrir son
livre, elle a dégagé les cheveux de son cou, mettant en évidence le ruban de velours.
Les lettres dansaient devant ses yeux, incapables de se former en mots, en phrases. Le
sang battait contre ses tempes, sa main s’agrippaitau roman dont elle était incapable de déchiffrer une seule ligne, masquant les tremblements qu'elle
n'aurait su contrôler.
- Mon Dieu, qu'est-ce qui t'a pris? Il est là, derrière ses carreaux et te voilà clouée par ce regard qui te scrute, te
détaille, t'inventorie... heureusement que le cul ne rougit pas sous les regards... bon, tu ne vas pas rester ainsi, paralysée comme un vierge effarouchée. Relaxe, retrouve ton calme, vide ta
tête, reprend à zéro. Tu es à poil, il t'épie, mais c'est toi qui t'es déshabillée, l'idée t'a excitée non? Alors tu respires, te débarrasses de ta panique; il n'est plus temps de fuir. Oh!
Qu'est-ce que je dois avoir l'air tarte, à poil et figée comme une souche. Je n'ose pas bouger un cil, un orteil, accrochée à mon bouquin comme à un curé à son Saint Sacrement devant le diable.
Que voit-il de moi, d'abord? Guère plus que ce que l'on voit sur les plages à part le triangle roux entre mes cuisses serrées comme une pucelle. Mais on n'est pas à la plage... mon Dieu que je
suis mal...
Elle a lâché son livre, saisi le gobelet de whisky et s'en est envoyé une copieuse rasade. L'alcool lui est descendu dans la
gorge comme une coulée de lave. Le feu éteint, une bouffée de chaleur lui est montée au visage, a irradié progressivement tout son corps. Une douceur bienfaisante a fait place à la tension qui
l'habitait quelques minutes auparavant. Une autre gorgée d'alcool. En s'allumant une cigarette, sa main ne tremblait plus.
Les minutes ont passé, Anne a eu envie de rire de sa panique. Ça allait mieux. Elle ne se sentait pas ivre; juste un
alanguissement apaisant qui la gagnait peu à peu.
Le regard imaginaire, s'est insensiblement transformé en une caresse troublante. Son esprit s'est mis à errer dans des
sentiers de volupté; les yeux fermés, elle s'est discrètement pincé la pointe des seins à s'en faire mal. Lorsqu'elle a senti sa vulve s'humidifier, elle aurait voulu y enfouir ses doigts,
s'emmener au bout d'un plaisir qu'elle ne se sentait plus la force de juguler.
Elle a éteint la lumière, fait le reste du chemin.
Le lendemain, elle a rosi: fleur accrochée au ruban bleu.
Si elle avait été surprise, décontenancée de s'être pliée à la demande perverse de son voyeur, d'en avoir tiré une si forte
émotion, un plaisir d'une étonnante fulgurance effaçait toute honte en elle. Quand, comment... elle renouvellerait l'expérience...
Pourtant, si elle acceptait le rôle de proie avec une voluptueuse complaisance, le chasseur d'images troubles devrait payer
le prix de sa traque. Après sa surprise affolée, la femelle guerrière se ressaisissait.
Désormais elle allumait la lumière dès son arrivée chez elle sans,
apparemment, se préoccuper de l'éventuelle présence de l'Autre, bien qu'elle ne manquât de s'en assurer discrètement.
Lorsque le ruban flottait, elle feignait d'ignorer le message, vaquait à ses occupations pudiquement vêtue d'une longue
chemise. Ah, ah, il devait se poser un tas de questions, ne rien y comprendre.
Une semaine plus tard, avant d'aller se coucher, elle a, à la dernière minute, retiré sa chemise, s'est campée nue face à la
fenêtre, s'est étirée en baillant, a ébouriffé ses cheveux d'un geste naturel, est restée là quelques secondes, sans un regard vers l'autre fenêtre, a éteint et rejoint sa chambre.
Au matin: rose et ruban. Petit sourire de victoire.
Quelques jours encore, elle est restée vêtue, n'a rien concédé, feint l'ignorance... jusqu'à ressurgir pour toute une soirée
en Olympia.
Mener le jeu lui donnait une assurance qui lui avait manqué la première fois. Elle put mieux savourer la montée de son
plaisir.
Ruban bleu, bouton de rose... nouveau panonceau:
"L'ODALISQUE, François boucher"
Odalisque!
Odalisque: esclave, femme de harem.
BOUCHER François: peintre du dix-huitième siècle, protégé de madame de Pompadour.
Me voilà bien avancée, a pensé Anne en refermant son dictionnaire. Ce nouveau message l'avait replongée dans un abîme de
perplexité. Esclave, femme de harem. Vers quels nouveaux fantasmes voulait-il l'emmener? En tout cas, il reprenait l'offensive, le voisin.
Sa curiosité l'emportait; aussi le lendemain passait-elle à la bibliothèque dès son ouverture, avant de se rendre au
bureau.
Sans en connaître les références, elle avait déjà vu l’œuvrequ'elle avait sous les yeux, notamment sur de grandes affiches, dans le début des années quatre vingt alors qu'elle était jeune adolescente. Si elle se souvenait, à
l'occasion du premier salon de l'érotisme à Paris.
Choquée, à l'époque!
Le modèle du peintre, à plat ventre sur des coussins, chemise retroussée sur la taille, cuisses écartées, dévoilait une
croupe nue majestueuse qui semblait n'attendre, dans son impudique posture, que l'investigation de qui voudrait la visiter. Sur son visage, de trois quarts face, le regard se perdait dans le vide
par-dessus son épaule dénudée et l'indifférence de ce regard renforçait le côté licencieux de l'abandon.
- Quel cul de poulinière! a pensé Anne. Question popotin l'Odalisque, tu ne crains pas la concurrence. Il ne manque pas
d'air mon homme invisible, s'il imagine que je vais m'exhiber ainsi, il se met le doigt dans l'œil. Mon pétard me complexe encore trop pour le mettre en tête de gondole de mon rayon charme et
séduction.
Quelques jours passèrent avant qu'Anne se décide à devenir l'espace d'un soir, puis d'un autre et un autre encore la lascive
Odalisque exhibée, offerte. La gêne aiguillonnait son trouble, l'envie de se vautrer dans les délices ambigus du fantasme, d'autant plus que cette posture lui permettait de glisser discrètement
une main sous elle, de se donner du plaisir, de mordre le coussin en miaulant, de maîtriser ses spasmes sans que, voulait-elle croire, son voyeur ne s'en rendit compte.
Son plaisir était accru lorsqu'elle imaginait, dans l'ombre de sa fenêtre, l'homme, nu
lui aussi, faisant aller sa main sur un sexe tendu, jusqu'au moment du râle ou il libéreraitsa jouissance, l’œil rivé sur sa croupe offerte.
Elle s'en léchait les lèvres avec délectation. N'importe qui aurait pu à ce moment, se poster derrière elle et la prendre.
Odalisque, elle se serait donnée au premier venu, l'aurait encouragé du mouvement de ses reins sans tourner la tête et savoir qui. Surtout ne pas savoir qui! s'offrir à l'inconnu comme à son
voyeur, en tirer un plaisir si particulier, si dense... Dieu!
Il y eut d'autres messages. À chaque fois, titre d'une œuvre d'un érotisme torride, d'une indécence croissante stupéfiante,
toujours d'un maître classique révélant sa fascination mystique pour l'intimité de la femme.
Au fil des semaines, à l'Odalisque succédèrent "l'Origine du Monde" de Courbet, représentant dans une perspective anatomique
d'un réalisme photographique saisissant, le détail en gros plan d'un bassin de femme sur le dos, cuisses ouvertes, dont la moutonnante toison brune se prolongeait d'une fente bordée d'un fin
duvet rejoignant la naissance de sa raie culière.
"Iris Messagère", bronze de Rodin. La déesse de l'Olympe semblait s'écarteler, tenant l'un de ses pieds d'une main afin de
mieux y parvenir. La posture dévoilait un sexe lisse, dodu, fruit mûr largement fendu comme pour en laisser sortir de ses entrailles, imaginait Anne, le fameux message divin.
Chaque découverte était un choc, un vertige nouveau, et lorsqu'elle décidait, fatalement, de répondre à une nouvelle
sollicitation indécente, à s'offrir impudique au regard embusqué, une fièvre l'emplissait, enflammait son ventre, son esprit avec d'autant plus de violence qu'elle repoussait plus loin les
limites de ce jeu pervers.
De se rendre régulièrement à la bibliothèque, avait fait naître chez Anne un intérêt neuf
pour la peinture. Peut-être confusément, une façon de se rapprocher de son inconnu qu'elle imaginait volontiers peintre, prof, amateur d'Art ou quelque chose dans le genre.
Elle prit l'habitude, pendant ses loisirs, de visiter les galeries, courir les vernissages de la région, feuilleter des
revues spécialisées, se donnant l'illusion de partager avec lui, dans son ombre, des plaisirs parallèles.
C'est lors d'une exposition consacrée à un peintre régional en vogue, que se produisit l'évènement qui lui chamboula
l'esprit .
Au détour d'une salle, elle s'est trouvée face à lui. Ils sont restés pétrifiés de surprise. Il leur aurait suffit d'avancer
la main pour se toucher. Anne a senti son visage s'empourprer tandis que l'homme faisait demi-tour et disparaissait.
De retour à son appartement, elle a passé le week-end à tâcher de comprendre. Pourquoi
avait-il détalé comme un lapin? Timidité? Peur d'être raillé? Impossible; après ses hardiesses répétées... couronnées par l'acceptation... La crainte de se faire éconduire? Ça n'avait pas plus de
sens; elle était entrée dans son jeu, sa complice depuis si longtemps... Alors quoi? Pourquoi fuir? Elle ne comprenait pas. A moins que, oui, c'était sûrementça: peur qu'une relation directe ne rompe le charme, détruise le fantasme. L'imbécile!
Et elle, plus maline? Elle qui ne parvenait pas à analyser son bouleversement; sa rougeur
ridicule, le vertige qui l'avait fait chanceler. Il lui avait fallu trouver une chaise, s’asseoirpour reprendre ses esprits, tremblante de panique, sang
au visage, poitrine martelée.
À ce fatras se mêlait un ressentiment contre l'Autre. Pourquoi se sauver ainsi? Dans l'imbroglio des émotions, la
frustration tenait bonne place. Mais comment aurait-elle pu le retenir dans l'état ou elle s'était trouvée elle même? Quel crétin ce type...
Et pourquoi donner de l'importance à ce banal événement? Tu perds tes boulons ma vieille, ou tu es amoureuse... Amoureuse! Ridicule! tu débloques; on ne tombe pas amoureuse d'une ombre, d'un inconnu, voyeur de surcroit. C'est
stupide...
Plus elle se débattait, plus s'insinuait en elle l'idée extravagantede la consistance d'un sentiment. Affolée, elle tâchait de faire, refaire le point, rejeter cette divagation. Vainement; il lui fallait au contraire admettre que depuis
plusieurs mois, sa vie amoureuse s'était limitée à cette aventure si particulière, que peu à peu, elle l'avait attendue, espérée;l'idée d'autres
rencontres, de flirts occasionnels ne l'avait pas effleurée un instant, que c'est lui en face qui l'avait accaparée toute, qu'elle avait été naturellement fidèle à ce curieux amant.
Insensiblement, l'expérience libertine avait perdu de sa légèreté en même temps que grandissait son plaisir et son abandon. Insensiblement elle avait cessé de jouer pour se donner. Mon dieu!
c'était tellement incongru.
Elle n'a pas bougé de chez elle du week-end, ne quittant son lit que pour vider le cendrier, grignoter à la cuisine,
glissant furtivement au passage, un coup d'œil inquiet de l'autre côté de la rue. Recroquevillée sur son lit elle tournait et retournait dans son esprit les faibles arguments qui auraient pu la
conforter dans son refus de l'évidence.
Amoureuse!
Depuis ses premières et lointaines amours d'adolescente, le mot avait une sonorité
particulière. Non pas qu'elle le trouvâtringard ou désuet; elle pouvait s'en attendrir pour peu qu'il ne la concertât pas. Mais trop jeune, trop de
choses à faire, d'expériences à vivre avant de songer à se laisser embringuer par une passion dévorante. Dans quelques années, peut-être...
Et voilà que la tête lui tournait pour un inconnu dont elle ne savait rien, avec qui elle n'avait jamais échangé un mot,
devant qui pourtant elle s'exhibait nue. Un inconnu qui au cours des derniers mois, avait progressivement pris le contrôle de ses pensées, monopolisé son esprit, ses attentes, ses
inquiétudes.
Tenue en laisse!
Comment ne s'être rendue compte qu'aujourd'hui de cette évolution? Elle n'avait pas vu venir le coup, se retrouvait
knock-out. Il avait fallu qu'elle se trouve nez à nez avec lui pour que se produise le déclic, la prise de conscience.
Elle ne savait comment gérer cette situation, partagée entre l'envie d'aller à la rencontre de l'homme: traverser la rue,
grimper les étages, sonner "me voilà, où en est-on?" et l'option de mettre fin à tout, de la façon la plus simple qui soit: ne plus jouer. Ne plus se prêter à cette stupide mascarade. A quoi bon
d'ailleurs; son séjour dans la ville prendrait fin un mois plus tard, alors...
Elle se tint à cette résolution raisonnable, sans pouvoir pourtant s'abstenir de guetter
la présence de ce maudit ruban; angoissée lorsqu'il n'apparaissait pas deux jours de suite, stupidement rassurée lorsqu'à nouveau noué à la rambardeil
s'agitait au gré du moindre souffle d'air.
Elle s'y tint jusqu'au nouveau message joint au ruban:
G.KLIMT.
Roman babysitting whith spread thighs.
S'il vous plaît.
- S'il vous plaît! S'il vous plaît, et quoi
encore! C'est terminé ce jeu stupide, fini, rideau! Mais pour qui se prend-il à la fin ce type? J'en ai rien à foutre de ses fantasmes, il y en a marre à
la fin, marre, marre, marre!
De rage, elle a balancé son bouquin contre un mur, tiré la langue en direction de la fenêtre comme une gamine désarmée
devant l'injustice, s'est réfugiée dans sa chambre y sangloter... idiote.
À la bibliothèque, Anne restait fascinée par ce nouveau tableau.
Qu'avaient-ils tous ces hommes? À quoi pouvait correspondre ce besoin d'exhiber la femme dans sa plus totale impudicité
comme si par là ils allaient pouvoir découvrir le secret de leur âme, déchiffrer le mystère de la vie? Il y avait quelque chose de pathétiquement infantile témoignant de leur impuissance, leur
fragilité: toujours vouloir regarder par la fente de la femme, comme on regarde par un trou de serrure lorsqu'on ne dispose pas de la clé d'accès à la pièce mystèrieuse.
Klimt, n'échappait pas à la règle. La jeune femme de son tableau, visage angélique, yeux clos, avait retroussé ses jupes
par-dessus des cuisses largement ouvertes. De deux doigts glissées entre les lèvres de son sexe exposé, elle semblait vouloir inviter, initier l'homme, le guider vers les chemins du plaisir et de
la vérité.
- Elle se branle devant le peintre, la fausse ingénue, et il veut que je me masturbe devant lui moi aussi, mon esthète. À
distance il est plus hardi et ne doute décidément de rien.
Malgré ses velléités de rébellion, la demande
ne lui semblait pourtant plus singulière. Elle s'inscrivait dans la logique progression de leur liaison, si particulière soit-elle, et Anne a su qu'elle irait jusqu'au bout elle aussi; avec ses
réticences et ses peurs, mais elle irait. Elle ne se débattrait plus contre elle-même. Le feu lui est monté en tête.
Jusqu'alors elle avait été une complaisante potiche. Pour la première fois, l'homme lui demandait non seulement d'exhiber
son corps, mais de lui dédier le spectacle de ses plaisirs solitaires... Un nouveau pas qu'elle franchirait.
Peut-être parce qu'elle se sentait en état d'urgence (trois semaines c'est court), le soir même après quelques verres pour
se désinhiber, elle s'est installée sur le canapé pour s'offrir au regard d'en face. Elle a relevé la chemise sous laquelle elle était nue, s'est écartelé les jambes; sa main est descendue entre
ses cuisses; elle n'a pas retenu son plaisir.
Désormais, à chaque fois que le ruban était accroché à la rambarde, elle se déshabillait,
redevenait l'Odalisque, Olympia, l'Origine du Monde ou Iris, improvisait d'autres situations comme une amante cherchant à renouveler le plaisir dans
l'étreinte, laissait la fenêtre ouverte, qu'il perçoive son cri lorsqu'elle se caressait. Elle se donnait au regard avec la frénésie pathétique de l'amoureuse qui sait proche la déchirure de la
séparation, a besoin de marquer la chair, laisser désespérément son empreinte sur le corps de l'autre.
Parfois, elle pleurait.
Et lui, que pouvait-il se passer dans sa tête? Comment la recevait-il? Elle voulait croire à une complicité amoureuse
réciproque.
Maintenant qu'elle se débridait totalement, le doute l'étreignait parfois. Peut-être la prenait-il simplement pour une
dévergondée. Peut-être se contentait-il de poser un regard salace sur une détraquée sexuelle, et se masturbait comme un vulgaire mateur? Même si elle n'y croyait pas, cette simple idée lui était
intolérable et elle rêvait de traverser la rue, aller le trouver, s'en expliquer, se rassurer, lui faire savoir que tout allait prendre fin dans une semaine, sachant qu'elle ne le ferait
jamais.
Le fondement de leur histoire, leur idylle, reposait sur le fantasme visuel, la relation devait rester muette. Elle était
convaincue que déroger à cette règle briserait tout, et si même dans quelques jours il ne resterait plus de cette histoire que son souvenir, il fallait au moins le garder intact. À quoi bon
briser l'illusion? Elle allait disparaître comme un mirage. Il attendrait des jours, des semaines avant de comprendre.
Peut-être souffrirait-il un peu?
Anne a passé une bonne partie de la journée à préparer ses bagages. Le ruban bleu était absent; cela simplifiait tout. Elle
partirait ce soir, roulerait de nuit.
A dix huit heures, ses valises bouclées, il ne lui restait plus qu'à charger la voiture, après quoi, elle irait grignoter
quelque chose au snack du coin de façon à ne pas s'arrêter en route. Si tout allait bien, elle serait à destination vers une heure du matin.
Il était temps d'y aller. Anne est remontée à l'appartement. Dernier coup d'œil dans chaque pièce, à peine un léger
pincement au cœur.
Dernier regard en face pour un adieu muet. Coup de poignard, tête qui tourne, envie de hurler.
Le ruban est là...
Elle s'est sauvée comme une voleuse, a claqué sa porte, frappé contre celle de l'ascenseur qui n'en finissait pas, claqué
celle de sa voiture, mis le contact.
A coupé le contact, posé son front sur le volant, est redescendue de voiture, a traversé la rue.
Tremblante elle a sonné à la porte. Il a eu un mouvement de recul en la voyant. L'index du silence sur les lèvres, elle a
fait un pas pour entrer dans la pièce. D'un regard éberlué elle a embrassé l'espace, s'est approchée de la fenêtre ouverte, est restée à regarder son balcon. Tout défilait dans son esprit, tous
ces mois. Il restait silencieux mais elle le sentait tout proche dans son dos, devinait son regard dirigé dans la même direction. Peut-être le même film en tête.
Elle a dénoué le ruban de la rambarde, l'a
glissé dans sa poche, s'est retournée vers lui. Sans quitter ses grands yeux noirs, elle a entrepris de déboucler sa ceinture et l'a attiré près de la table contre laquelle elle s'est
appuyée.
Elle l'a gardé un long moment contre elle, s'est réajustée. Elle n'osait plus le regarder. Peur des larmes.
Sur le seuil, Anne est restée à regarder la toile inachevée sur le chevalet, ainsi que celles occupant un pan de mur entier.
Toutes la représentait.
Sans un mot, elle a tiré la porte sur elle.
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