Jeudi 31 mars 2011 4 31 /03 /Mars /2011 22:54

 

 

 

 

 

têtes de baigneurs

 

 

 

BOGOTA, DIMANCHE MATIN

 

 


 

Qu'est-ce que je vois arriver? La Mère Denis! celle de la machine à laver! dans une Cadillac blindée, tout de blanc lingée, rapport à la pub. C'est pas popo, c'est pas possible, me suis-je dit. Elle est cannée depuis belle lurette, la vioque, me suis-je rajouté dans un écart de langage imputable à mon émoi.

Elle remontait l'avenue de la Révolution dans sa superbe douze cylindres en V, saluant au passage une foule de miséreux prosternés, comme devant un roi nègre dans Tintin au Congo. Honteux!

Comme je ne voulais pas en perdre une bouchée, j'ai filé le train à son cortège de limousines au petit trot, avec tous les crève la faim de la ville. Ca nous a menés au stade où était dressé un podium gigantesque, avec matos de rock-star.

La Mère Denis est montée sur scène, ovationnée d'une même voix par toutes les misères du monde. J'avais oublié d'enlever mon walk-man. J'ai débranché à la fin d'Unchain my dog et j'ai pu commencer à suivre.

Dans la foule, quelqu'un a hurlé:

- On est dans la misère, pas de quoi bouffer, pas de quoi se soigner, on est tous au chômdu, rien d'autre à foutre que baiser; alors on se retrouve avec une ribambelle de gamins squelettiques qu'on n'ose pas noyer à cause du Bon Dieu, et le sida à tire larigot qui nous envahit. Pas bouffer et pas bosser, on sait faire, mais faudrait nous envoyer des capotes pour enrayer le bastringue…

La Mère Denis a répondu en roulant les R:

- Que dalle! Est-ce que j'en met, moi, des capotes? Z'avez qu'à faire tintin et vous réfugier dans la prière!

Choqué par cette monstrueuse indifférence, je me suis insurgé et mis à gueuler:

- Espèce de grosse truie vérolée, t'as pas honte de te foutre ainsi de la misère humaine? T'as pas honte, vieille vache, de collaborer avec la Mort, Hitler en jupons…

Je n'ai pas eu le temps de m'expliquer plus clairement, vu que les matraques du service d'ordre m'avaient étendu pour le compte.

Au poste de police, le lendemain, la colère bouillonnait toujours en moi quand je m'adressais au commissaire:

- Cette salope de Mère Denis, c'est une honte pour l'humanité! et elle est Française en plus, tout comme moi! alors, vous imaginez…

- Ce n'était pas la Mère Denis, m'a-t-il répondu, mais Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II.

- Ha bon? Ben, ça change tout; s'cusez, j'avais pas mes lunettes…

 

 

 

 

 

Par philippe de - Publié dans : loufoquerie - Communauté : Carnets Libertins la suite
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Dimanche 27 mars 2011 7 27 /03 /Mars /2011 15:54

 

 

 

noir désir

 

 

Je pense à vous,

à ce que nous n'avons pas eu le temps de réaliser,

ce temps que nous n'avons pas su assez prendre...

 

Je vous en veux comme à moi-même...

 

Je voudrais vous prendre là, maintenant, 

me glisser dans l'omb re

de votre raie culière

que vous m'offrez si bien maintenant,

entre vos belles fesses

que vous ne redoutez plus d'écarter pour m'accueillir,

entre vos reins

que vous cambrez en offrande païenne.

 

Bien que mien,

jamais votre cul ne me sera familier;

il restera un mystère à pénétrer

encore et encore

éternellement...

un bouleversement que vous ne pouvez imaginer.

 

Je m'enfonce en vous,

dans votre belle croupe,

ma belle jument...

 

 

 

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Par philippe de - Publié dans : érotiques - Communauté : Carnets Libertins la suite
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Samedi 19 février 2011 6 19 /02 /Fév /2011 15:21

 

 

 

 

Coup

 

fim thumb 002 de chien

 

 

Je venais d’essuyer un fameux coup de chien: mousse sur la crête des vagues d’une bières sous pression qui déferlait au comptoir du Gay Lémurien pour s’engouffrer dans nos béantes grandes gueules d’ivrognes accrochés au bastingage, jusqu’à ce que sonne l’heure du couvre-feu sous un ciel rosissant qui invitait la pipistrelle à retourner faire de la barre fixe.

Comment j’avais pu survivre à la tourmente et rentrer sans avarie irréversible à bon port restera un mystère et, c’est le moins que je puisse faire, je retournerai dès que possible au Gay Lémurien déposer une obole à Bacchus en remerciement de sa divine protection.

Je m’écroulais les bras en croix sur ma paillasse, fixais l’ampoule du plafond tournoyant à une vitesse d’essoreuse à salade qui aurait donné la nausée à un non initié. J’ai laissé l’ampoule s’exciter jusqu’à être certain de sortir vainqueur de l’affrontement. Elle avait pratiquement retrouvé son immobilité lorsque, victorieux, je consentais à fermer les yeux pour rejoindre l’espace de mes rêves.

Et paf!

Voilà que je me retrouve avec Fernand… mon Dieu, non, pas lui!

Je ne sais comment l’expliquer, mais me retrouver avec Fernand dans un rêve, au début, je danse d’une patte sur l’autre : être ou ne pas être dans le rêve, compte tenu du fait qu’il est la part de moi qui fait que je ne serai jamais un héros et que j’aimerais bien le gommer quand ça m’arrange. D’un autre côté, avec lui je m’en sors toujours (plus ou moins piteusement) vu que je peux lui faire porter le chapeau de nos inconséquences malgré ses récriminations en raison de sa virtualité onirique.

Bon, on était là côte à côte sur une esplanade entourée de buildings d’affaires si hauts que leur sommet se perdait dans l’infini céleste. Une foule d’humains de tous sexes vêtus de costumes croisés sombres, tailleurs bien ajustés gris perle et mallette soudée au poignet y circulait du pas pressé des chiens qui savent où il vont et que nous, on se demande bien où. Bizarrement un ruisseau bordé d’ajoncs et herbes folles gazouillait en serpentant au travers de cette immense dalle de marbre réfléchissant les cirrus panachés d’un ciel promettant une journée sans nuage. Fernand et moi étions là au bord de l’eau à pisser à qui ira le plus loin, faisant bondir de nénuphar en nénuphar les grenouilles coassant d’une juste indignation.

Jusque-là tout pourrait paraître normal, si ce n’est que nous étions à poil parmi cette foule guindée et que dans mes rêves cauchemardeux, il y a:

- l’adultère dont je suis victime n’en ayant pas bénéficié,

- la chute dans le vide qui vous remonte les boyaux dans le jabot,

- l’horreur de me retrouver tout nu dans une foule habillée et que je me sauve une main devant, une main derrière et ne sais où réfugier ma nudité, et pas de cache, tant ma honte est grande. Ça peut faire rire, mais imaginez-vous dans cette situation, en vrai, quelques soient les avantages de votre physique, si avantageux sans vous vanter soient-il.

Le croirez vous, mais là, pas du tout angoissé!

On est bien campés sur nos pattes arrières, à poil, ventre en avant, à pisser sur les grenouilles indignées avec Fernand; peinards, voire rigolards parmi cette foule préoccupée vacant à ses préoccupations, nos regards croisés vers le bas-ventre de l’autre afin d’y déceler le secret tactique quant à la précision du jet de ses mictions.

Le bizarre, c’est que nous étions tous deux en érection sans qu’il n’y ait pourtant la moindre ambiguïté sexuelle ni attitude volontairement provocante qui pourrait venir à l’esprit d’un détraqué de l’abstinence chrétienne autoflagellante. Une simple érection conséquente, normale pour l'homme qui a su résister aux brutalités de la vie.

C’est là que Fernand m’a foutu en rogne:

- C’est curieux, qu’il m’annonce, on se connaît depuis dix ans avant le régiment duquel on a été réformés sans justification plausible et je ne m’étais jamais rendu compte que tu avais la queue tordue…

- Imbécile! je lui réponds dans un de ces écarts de langage que j’ai du mal à réprimer dans les moments de désarroi, je n’ai pas la queue tordue, simplement légèrement, élégamment courbée! Et cette longueur! tout le monde, suivez mon regard, ne peut en dire autant; je te dépasse d’une tête…

- Ce que tu peux être vulgaire dans la vexation! En tout cas, si tu regardes la mienne avec objectivité, tu remarqueras qu’elle est plus épaisse: du trapu, du robuste, du besogneux qui rempli bien son office si j’ose m’exprimer ainsi. D’ailleurs Alice m’a dit que c’est ce qu’elle préférait, qu’elle se sentait bien occupée avec moi, alors tu vois…

- Ta femme t’a dit ça???

- Ouais mon pote…

- Ah! ah! ah! ah…

J'en pleurais de rire, m’essuyant la joue de ma main libre tandis que les grenouilles après s’être ébrouées rageusement se réfugiaient derrière une touffe d’iris jaunes, ne risquant qu’un œil afin de ne rien perdre de la joute fratricide.

- Qu’est-ce qui te fait marrer?

- Oh! Oh! Oh!… ce qui me fait marrer, c’est qu’à moi, Alice elle me dit que ce qui est formidable, ce qu’elle préfère, c’est d’en sentir une longue qui va bien butter au fond, comme la mienne…

- Ma femme te dit ça?

- Ben ouais, à chaque fois…

J’ai vu les épaules de Fernand tressauter, ce qui arrangeait les grenouilles, tandis que de sa main libre, il écrasait sa larme d’émotion.

- Sam, tu te rends compte comme elle est, Alice?

- Ben…

- Mais imagine, bordel! pour nous rassurer elle nous dit tout ce qu’on a envie d’entendre; n’est-ce pas une pure générosité, ça? On est quand même les plus veinards de cette planète! On aurait des petites queues maigrichonnes à éjaculation mesquine, elle nous dirait encore que c’est ce qui la rend folle de bonheur. On côtoie la sainteté, merde! Et t’as vu comme elle cuisine? Surtout ses lasagnes! Des sacrés veinards, je te dis…

- Enfin, principalement toi. C’est tout de même ta femme; moi je ne suis qu’une pièce rapportée, une sorte de bénef pour les trois...

- Excuse-moi, tu n’as pas tort. Moi j’ai tout: les engueulades pour les chaussettes qui traînent, les humeurs lorsqu’elle a ses époques, les grognements indignés lorsque je pète au lit par inadvertance, les découverts à recouvrir, les baptêmes, communions, mariages et enterrements, les voisins qui font chier, les mômes qui nous tapent de l’oseille et j’en passe... J’avoue que ça fait un sacré mortier contre les intempéries de la vie, alors que toi, les saillies vite fait dans les chemins creux, les parkings, voire sur mon super matelas que je n’ai pas fini de payer les traites, ça ne fait pas le même poids, sans vouloir te blesser… mais tu ne vas pas cracher dans la soupe et nous accabler… Oh, putain!

Il avait soudain pris la tronche angoissée du quidam pris de doutes et les grenouilles écarquillaient leurs yeux incrédules sous les parapluies de feuillages aquatiques qu’elles s’étaient confectionnés d’urgence.

- Qu’est-ce qu’il t’arrive, mon Fernand?

- Est-ce que ton vieux sait faire du vélo? qu’il me demande, comme si notre devenir pouvait dépendre de ma réponse.

- Évidement qu’il sait faire du vélo! je pourrais même à ce propos te citer par cœur un des premiers articles du manuel poulardin; l’article 22 v’la les flics: Tout gendarrme à bicycletteu doit rrouler la rroue avant de son véhicule à hauteurr du pédalier de celui de son brrigadier… Ce qui fait que c’est toujours le brigadier le premier arrivé au bistrot. je t’en bouche un coin, là!

- Attends, c’est pas ta vie que je demande, qu’il me répond affolé; glisse voir un œil discret sur ta gauche…

Deux poulets cyclistes assermentés fonçaient sur nous, sifflet à la lippe, képis enfoncés jusqu’aux oreilles pour moins de prise au vent et pèlerine lugubre virevoltant leur donnant l’allure de vampires des Carpates assoiffés de sang. Papa en tête, donc promotionné brigadier pensai-je, pédalait en danseuse avec le rictus de l’épervier fondant sur sa proie préférée: Moi!

- Merde, j’ai gémi, on se casse vite fait!

- Tu m’as pas dit qu’il était en retraite depuis trente cinq ans, m’a demandé Fernand dans un souffle?

- Les patriotes de cet acabit, ça ne sait pas dételer… le goût du gibier leur reste dans les babines…

On s’est secoué la dernière goutte en vitesse avant de démarrer à fond la caisse sur nos rollers roues en ligne.

Avec l’élan et ce fameux coup de rein que nous jalousent les patineurs en herbe, nous avons franchi d’un bond le ruisseau au-dessus des grenouilles qui, tête en l’air, œil incrédule, applaudissaient l’exploit.

Les flics pestant et soufflant, traversaient à pieds, de l’eau jusqu’aux bandes molletières et vélo sur l’épaule en raison des comptes qu’ils ont à rendre à leur hiérarchie sur la dégradation des matériels de l’état qu’ils utilisent, alors que barbotantes et hilares, les grenouilles se tapaient irrespectueusement sur les cuisses.

Conscients que les quelques secondes qu’on leur avait mis dans la vue n’étaient que provisoires, nous n’avons pas relâché notre effort, slalomant à rebrousse-poil entre les cadres en devenir et ceux en perdition. Par bonheur, nos testicules en liberté faisaient office de quille pendulaire ce qui nous permit d’éviter chavirages dramatiques et collisions fatales.

Flexion, extension, Fernand décolle pour se retrouver impeccablement sur la rampe de l’immense escalier descendant vers le fleuve; je suis le mouvement et nous voilà glissant comme des météores sur la pente vertigineuse. On se marre, grisés par la vitesse et l’idée d’avoir définitivement semé les coyotes en chasse lorsque j’aperçois dans la fesse gauche de Fernand, rasée du matin et luisante de sueur, le reflet de nos poursuivants rougeauds et obstinés dévalant l’escalier sur des cyclos cross à roues carrées, manette enclenchée sur le grand braqué.

- Mets la gomme, Fernand, on les a au fion! mais je voyais plus bas, par-dessus son épaule, la banderole « welcome à Neuilly Déplaisance si vous montrez patte blanche! » et sur le pont, un frigo de marque Mike Brandt qui chantait d’une voix d’outre-tombe Cécilia, tandis qu’Enrico et Mireille braillaient quand c’est fini, ah Nini Nini Sarkommen-enceu…J’ai compris qu’on l’avait dans l’os, pris entre deux feux et, malgré la témérité qui me caractérise, j’ai commencé à flageoler grave sur mes rollers et hurlé à Fernand:

- Faut que j’aille pisser…

- Espèce de lâche! qu’il m’a répondu sans ralentir, après tout ce qu’on a balancé sur les grenouilles… prétexte pour m’abandonner aux charognards dans ce putain de rêve…

- Je te jure que non, je trémule sévère, la banane qui boursiflotte et les rognons qui varjuttent! Mais t’inquiète pas, arrivé en bas tu sautes dans la Seine, brasse-papillonne jusqu’au pont de Saint-Cloud; là je te retrouve, replonge et on se la fait pépère en brasse coulée jusqu’à Honfleur…

- Sauf que sous le Pont de Saint-Coud, je te rappelle que c’est l’autoroute qui passe, alors la brasse coulée dans le bitume, on n’est pas rendu.

- Ce que tu peux être pinailleur… et je ne peux vraiment plus tenir, regarde, je tremble de partout!

 

En fait, c'est ma femme qui me secouait pour me réveiller.

- Il faut te lever, mon gros lapin, ton café est servi.

Me grattant le crâne d’une main, l’entrejambe de l’autre, et malgré cette intrigante sollicitude compte tenu l’état dans lequel j’étais rentré, je me suis traîné jusqu’à la cuisine en grommelant, me suis installé devant mon bol fumant afin d’y tremper les biscottes beurrées à mon attention.

- Tu n’as pas oublié qu’aujourd’hui, tu dois m’emmener à l’Hyper Saloprixpour faire les courses?

Oh merde! j’ai pensé.

- Mon pauvre Chouchou, ai-je répondu pour atténuer sa douleur prévisible, je ne peux vraiment pas, j’ai promis de rejoindre Fernand dans les minutes qui suivent ; il est dans une sale posture.

Joignant le geste à la parole, j’ai sauté dans mon slip léopard en peau de kangourou et replongé sous la couette.

- Mais c’est qui à la fin, ce nom de dieu de Fernand? ai-je entendu aboyer dans mon dos.

- L’homme de mes rêves…

Grâce au coup de louche que je me prenais sur la tronche, j’ai pu me rendormir tranquille.

Par philippe de - Publié dans : loufoquerie - Communauté : Carnets Libertins la suite
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Jeudi 17 février 2011 4 17 /02 /Fév /2011 20:47

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Nelly,

 

 

L'été en avait fini.

Après la canicule, les longues éreintantes journées, le braillement des moissonneurs et leur âcres odeurs de transpiration, le calme avec la poussière des battages qui assèche et assoiffe se redéposaient sur la lande.

Avant l'engourdissement automnal des campagnes, la douceur du soleil caressant de mi-septembre m'a de nouveau plongé dans une douce béatitude.

Béatitude relative.

 

Depuis quelques jours, après le repas du soir, mon patron dégageait la table, y étalait son attirail: cartouches vides, sac à poudre, dosette, plombs, rondelles de bourre, pastilles de carton numérotées selon les grosseurs de plombs, sertisseuse à cartouches.

Parfois, il démontait le fusil; il le démontait entièrement pour une inspection maintes fois répétée, le nettoyait avec application, l'astiquait pièce après pièce d'un chiffon doux légèrement huilé. Il portait un soin tout particulier à l'entretien de l'intérieur des canons superposés de son fusil, usant d'une tige métallique à l'extrémité de laquelle était fixé un morceau de tissu gras qu'il faisait coulisser à l'intérieur des tubes. De temps à autre, il levait le canon en direction du plafonnier, fermait un œil pour en examiner de l'autre l'intérieur éclairé par la lampe. Après un grognement éloquent, il se remettait à fourbir son matériel ou de ses grosses pattes, le démontait avec une délicatesse surprenante et le rangeait avec soin dans un vieil étui de cuir patiné.

Le dernier soir, il a laissé le fusil sur la table, disposé à son côté carnier et cartouchière avant d'aller pisser « en propriétaire » depuis le pas de la porte. Je rejoignais le bâtiment annexe tâcher d'y trouver un moment de sommeil.

 

*

 

Il faisait encore nuit lorsqu'il a poussé la porte, mais l'impatience avait tant perturbé mon sommeil, habituellement paisible, que j'étais déjà prêt pour l'ouverture de la chasse.

J'ai rapidement avalé ma soupe tiède pendant qu'il finissait de charger la voiture. J'ai grimpé à l'intérieur et le vieux break a démarré.

La voiture garée sous un noyer en bordure d'un chemin de lande, nous sommes partis à travers les champs; il faisait enfin grand jour: La chasse était ouverte.

 

Deux heures plus tard, nous avions atteint les marais que nous avons longés le reste de la matinée jusqu'à nous retrouver, vers midi, au point de rendez-vous que mon patron avait donné pour la pose au paysan de la ferme carrée, à deux kilomètres de chez nous: nos plus proches voisins. L'autre avait stratégiquement contourné le marais par l'autre rive.

 

Nous nous sommes enfin arrêtés sur un carré d'herbe à l'entrée d'un chemin creux; le maître a posé son fusil contre un arbre, s'est assis et adossé à son tronc. De la musette il a sorti son tabac, les boissons et déballé les casse-croûte; je me suis allongé deux mètres plus loin, près de la gibecière contenant les deux perdrix et le lièvre qu'il avait tirés dans la matinée.

Il m'a servi une rasade d'eau en me complimentant d'une voix bourrue de mon travail de la matinée puis a débouché une bouteille de vin et s'en est envoyé une lampée au goulot. Après s'être essuyé la bouche d'un revers de manche, il a posé la bouteille à l'ombre et a roulé une cigarette.

J'ai fermé les yeux espérant somnoler un moment, récupérer de ma mauvaise nuit le temps du repas.

C'est l'arrivée tonitruante de l'autre qui m'a secoué de ma torpeur. Il ne me plaisait pas ce bonhomme: lourdaud, empoté, grande gueule, arrogant... tout pour plaire...

Mais, avec lui, Nelly!

Quelle douceur, quelle beauté, quelle sensualité émanant d'elle... J'étais pétrifié.

Me rapprocher d'elle! Certain d'être rabroué par le maître, je n'ai pas osé et feint de ne m'occuper que de la surveillance de mon carnier alors que ça cognait à l'intérieur.

Les hommes ont trinqué, retrinqué en se racontant leurs exploits de la matinée.

Mine de rien, à travers mes paupières mi-closes, je ne cessais d'épier Nelly, allongée à quelques mètres, près de l'Autre.

 

L'espace d'un instant nos regards se sont accrochés. Rapidement elle a refermé les yeux, s'est réfugiée dans une somnolence que je savais feinte.

Dès cet instant j'ai su. J'ai su qu'un jour... le moment venu...

Au moment de repartir chacun de son côté, nos regards se sont de nouveau croisés. Dans ma tête Nelly avait fait son nid; je savais que rien ne pourrait l'en déloger.

 

La ferme s'installait dans un confort ouaté, la vie se ralentissait à mesure que l'on s'enfonçait dans l'hiver. Je dormais de plus en plus au retour de mes promenades dans la campagne givrée, au hasard desquelles j'espérais, en vain, rencontrer Nelly.

Je restais à me chauffer à l'âtre lors des veillées de tarot ou belote auxquelles le patron conviait ses amis. Parfois, l'Autre en était; toujours seul.

Nelly vagabondait voluptueusement dans mes demi-sommeils, déclenchant parfois des érections que je ne songeais pas à réprimer. Il est arrivé que le patron me surprenne dans cet état indécent; bourru et goguenard il rompait le charme en clamant à la cantonade sous le rire gras de ses hôtes:

- Dis donc, tu vas la rentrer ta boutique, espèce de dégueulasse!

Ce n'était pas plus méchant que le coup de pied qui accompagnait ses paroles, mais mon sexe se recroquevillait comme un escargot dans sa coquille en même temps que Nelly s'évanouissait de mes songes.

 

Le froid est devenu plus sec, durcissant les mottes de terre labourée. Dans le même temps les jours commençaient à rallonger et aux meilleures heures, à l'abri du vent derrière la grange, le soleil pâle parvenait réchauffer ma carcasse engourdie par l'hiver.

Peu à peu la vie reprenait.

 

Après une giboulée -qui n'a jamais éprouvé ça?- les odeurs d'humus s'exhalant de la terre mêlées à celle de l'herbe tendre m'ont tourné la tête, ont réveillé mes sens, mon désir de Nelly.

Peu importaient les conséquences, je suis parti.

J'ai contourné la grange, traversé la cour d'un pas tranquille et innocent jusqu'au vieux porche de pierre, jeté un dernier regard derrière moi: personne... et me suis élancé le long du chemin en restant à l'abri des haies le bordant.

La tête en feu, le cœur cognant, j'ai couru, couru à en perdre haleine jusqu'à ce que la ferme de Nelly soit en vue, à quelques centaines de mètres.

Haletant, j'ai ralenti l'allure, marqué le pas; j'avais foncé comme un abruti sans réfléchir, porté par la certitude de la trouver; mais serait-elle là... et comment la rejoindre sans attirer l'attention? Je n'avais aucune tactique comme un abruti...

Mais elle était là.

À une cinquantaine de mètres de moi, près du taillis faisant l'angle d'une remise elle me regardait, elle m'attendait.

Je me suis approché, enivré de son odeur, lui ai léché la bouche, mordillé l'oreille. J'aurais voulu la prendre là, maintenant.

Elle s'est dégagée de mon étreinte, s'est sauvée dans la prairie, ne s'est arrêtée qu'à bonne distance, hors de ma portée. Son œil semblait dire « mérite moi ».

J'ai couru vers elle et déjà elle fuyait de nouveau, renouvelant ce jeu à plusieurs reprises, laissant de moins en moins de distance entre nous.

Comme les grandes maîtresses, elle voulait pousser à ses limites le désir qui tenaille le ventre du mâle; en prémices au plaisir, que je sacrifie aux rites amoureux qu'elle dictait.

Je me conformais sans retenue à cette parade; nous avons couru à perdre haleine dans le pré, nos respirations brûlantes se mêlaient lorsque nous roulions dans la pente du champ. L'espace de quelques instants, en reprenant son souffle, elle me laissait lécher sa sueur, humer sa vulve, puis se dérobait, s'échappait de nouveau.

Le sang battait dans mon crâne, la fièvre me brûlait les yeux.

 

Enfin elle s'est immobilisée et sans se retourner m'a attendu. Je me suis accroché à ses hanches et l'ai pénétrée aussitôt. Son ventre brûlant a enveloppé mon sexe durcit à l'extrême. Sa chaleur s'est transmise dans tout mon corps en un long frisson.

La jouissance m'a vite submergé sans que je cherche à la contrôler. Bloqué au fond d'elle, dans des contractions convulsives, je lâchais ma semence par saccades. La tête me tournait.

Voulant me garder en elle, Nelly appuyait sa croupe contre mon ventre; je l'ai sentie se resserrer autour de ma verge pour me retenir. Sa moiteur, son odeur ont ravivé mon désir. J'ai repris mon mouvement lentement, mordant sa nuque, léchant son oreille...

Une douleur inouïe m'a soudain traversé les reins, suivie d'une autre plus fulgurante encore, irradiant tout mon corps, m'arrachant un hurlement de souffrance mêlé de terreur.

Je me suis retiré vivement de Nelly, échappant de justesse à la lanière du fouet qui claquait dans le vide.

Le gros cul-terreux, rouge et bavant de rage, levait de nouveau le bras pour me frapper en gueulant comme un porc qu'on égorge.

- Ah, le fourbe! T'es venu baiser ma Nelly espèce de bâtard! Tu vas encore y goûter de mon fouet si tu ne fous pas le camp tout de suite! Tire-toi ou je te crève à coups de fourche! Nom de Dieu, t'imagines quoi saligaud, sale...

Il m'a poursuivi sur le chemin, vociférant, m'abreuvant d'injures et faisant tournoyer au-dessus de moi la lanière de cuir qui m'avait déchiré les flancs.

J'étais plus rapide et la trouille me donnait des ailes. Sans me retourner une seconde, j'ai filé ventre à terre, fuyant ce cauchemar en gémissant de peur.

L'Autre avait abandonné sa poursuite que je courais encore.

 

Parvenu haletant à la ferme, je me suis réfugié dans la grange et m'écroulais sur le sol, caché derrière un empilement de ballots de paille. Je ne sais combien de temps je restais prostré, tremblant, tout à ma terreur.

À mesure que je reprenais mon souffle, que mes battements cardiaques retrouvaient un rythme régulier, mon effroi se dissipait cédant la place à une rage qui m'envahissait de minute en minute; rage bouillonnante contre l'Autre brute épaisse, mais surtout contre ma lâcheté qui m'avait fait subir, fuir, abandonner Nelly sur qui se retourneraient les violences auxquelles j'avais échappé.

Je suis resté terré dans ma cachette sans boire ni manger deux jours durant , tout à ma honte, à Nelly que je ne reverrais certainement plus. Je ne bougeais pas. Les bruits de la ferme me parvenaient ainsi que les appels du patron auxquels je restais sourd.

Le maître m'a enfin déniché dans ma cache au fond de la grange. J'attendais la correction « du bon droit », méritée par ma fugue, cette disparition de deux jours et mon silence aux appels répétés.

- Ah, te voilà donc, sacré baiseur! Tu sais que tu en as foutu un sacré bordel, chez les voisins! On m'a recommandé de bien te surveiller, de garder l'oeil sur toi, bon Dieu de queutard! Sois prudent à l'avenir, je ne veux pas d'emmerdes avec eux quand les glandes te travaillent. Allez, c'est l'heure de la soupe et tu as l'air d'un chat efflanqué, il faut que tu te requinques de ta partie de trou du cul et de la volée que tu as prise; j'espère au moins que tu as eu le temps de finir ton affaire, brigand! A-t-il ajouté égrillard en me donnant une petite tape alors que je passais devant lui, tête basse.

Ce fut tout.

 

La vie reprit son cours; les jours passant dissipaient la haine qui m'habitait et je reprenais goût aux occupations quotidiennes de la ferme. Lorsque le soleil de l'après-midi permettais une sieste dehors, il m'arrivait de rêver de nouveau à Nelly, gommant le tragique dénouement de notre brève idylle.

 

C'est lors d'une de ces siestes, à l'ombre de l'érable, qu'un bruit peu coutumier en provenance de la cour m'a sorti de ma torpeur. J'ai entrouvert un œil, redressé la tête.

Tout a basculé. La douleur, l'humiliation m'ont submergé, intactes, avec une identique fulgurance: il était là, lui, le gros porc; il s'avançait là, chez nous, tranquille, nonchalant, gorgé de suffisance, comme si rien ne s'était passé.

À deux pas derrière lui Nelly suivait, tête basse et le ventre alourdi.

 

Ça s'est mis à tourner dans ma tête; la rage s'emparait de moi. J'ai senti chaque poil de mon corps se hérisser ; la démence m'investissait, il fallait que je le tue! Que j'égorge ce sale type qui venait jusqu'ici réveiller ma honte, le souvenir du cuir qui m'avait brûlé les chairs.

Comme un fou je me suis dressé; comme un fou je me suis précipité vers lui en hurlant et avant qu'il n'ait pu réaliser j'étais sur lui, avant qu'il n'ait pu réagir je lui avais bondi à la gorge, aveuglé par ma fureur.

Déséquilibré par cette soudaine agression, il s'est retrouvé le cul par terre, a basculé sur le dos m'entrainant dans sa chute. Mon oeil fou l'a paniqué; il s'est mis à gesticuler, cherchant en vain à m'échapper, à gueuler en lisant à deux doigts au-dessus de la sienne ma tête déformée par une folie meurtrière. Je n'avais pas le temps de savourer la terreur que je lui inspirais, on viendrait vite m'arracher à ma proie et je cherchais l'ouverture pour le mettre à mort avant. Lorsqu'il a tourné la tête, quêtant désespérément un éventuel secours, un morceau de gras de son cou mal rasé s'est dégagé de l'encolure. Sans y réfléchir une seconde j'y ai planté mes dents avec une sauvagerie dont je ne me serais pas cru capable et j'ai secoué la tête sans lâcher prise pour arracher la vie à cet être répugnant, saigner cette carcasse de merde. Il allait crever...

Un violent coup de poing dans la gueule me fit lâcher prise et je me suis senti traîné par la peau du cou sous un flot d'injures, jeté sans ménagement dans la remise avec une rafale de coups de pied dans les côtes en prime auxquels je restais insensible.

Pantelant, hurlant de frustration, bave au lèvres et indifférent aux vociférations parvenant de la cour, je me ruais à plusieurs reprises conte la porte verrouillée; il fallait que je l'achève, l'autre; je n'avais que ça en tête.

Gémissant d'impuissance, je me suis écroulé au sol; le cœur continuait à me marteler la poitrine.

Dehors, les cris de colère se sont estompés peu à peu, comme ma rage qui cédait place à la panique. Je tremblais à l'idée de la raclée que j'allais à nouveau me prendre. Sans cette porte verrouillée, j'aurais pris la fuite, définitivement... Je suis allé me réfugier dans ma cache illusoire au fond de la grange, derrière les ballots de paille.

Je me suis laissé sombrer dans une léthargie protectrice et ne saurais dire si le temps s'était distendu ou comprimé lorsque le claquement du clenche dans la serrure m'a sorti de mon hébétude. J'ai été pris de tremblements en entendant ses pieds racler le sol et restais tête baissée dans l'attente du tonnerre de sa colère accompagnant le châtiment. Je n'osais espérer que mon attitude repentante l'incline à l'indulgence.

 

Il s'est mis à me parler de sa voix chaude et bourrue:

- Mais qu'est-ce qui t'a pris, bougre de con? Bon Dieu, toi toujours si tranquille, et voilà que tu veux égorger le voisin! Tu l'as mis dans un drôle d'état le pauvre. Va sûrement porter plainte. À cause de la raclée bien méritée qu'il t'a filée il y a déjà plusieurs semaines? Mais nom de Dieu, ça vaut de devenir enragé de la sorte? Dans quelle situation tu m'as mis maintenant! Personne dans le canton ne pourra admettre que je ne répare ta faute! Je dois me séparer de toi, et que ça se sache; je ne peux pas faire autrement...

La douceur de sa voix et les coups qui ne venaient pas m'ont surpris. J'ai levé la tête pour voir le fusil braqué sur moi.

- Tu vas me manquer Rex, t'étais un bon chien.

Il a pressé sur la détente.

 

 

 

Par philippe de - Publié dans : nouvelle - Communauté : Carnets Libertins la suite
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Lundi 7 février 2011 1 07 /02 /Fév /2011 22:27

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Le ruban bleu

Philip Delaveau

 

 

 

Dans son village à cette époque, il n'y avait hélas ni arabe, ni négresse, ni handicapée d'aucune sorte qui aurait pu détourner le racisme ordinaire dont elle était la victime, de la part des enfants de son âge.

Elle était une enfant potelée, bouille ronde parsemée de taches de rousseur couronnée d'une crinière de feu.

- Comment ça va, la grosse?

- Hé! qu'est-ce tu fais, la rouquine?

Au-delà des vexations, le plus douloureux était le crédit qu'elle portait aux insultes, convaincue d'être un laideron.

 

A quatorze ans, elle faisait une tête de plus que ses camarades. Dans la rue, le regard des hommes s'attardait sur ses rondeurs naissantes que ne parvenait à masquer son tee-shirt, ainsi que sur la cambrure de ses reins.

Bien avant ses vingt ans, elle avait compris que les canons de la beauté définis dans les magazines féminins, n'avaient qu'un lointain rapport avec les réels critères de séduction qui réveillent les fantasmes du mâle.

Elle était certes un peu trop grande, avec quelques centimètres de trop en tour de hanches et de poitrine; cela ne l'empêchait pas d'opter pour des chaussures à talons, de se serrer la taille et mettre la générosité de ses formes en évidence: transformer un excédent en un plus.

Aujourd'hui, elle promenait son corps en conquérante: amazone de la mythologie, parée d'une crinière flamboyante. Une lionne. Ses yeux verts affrontaient calmement les regards, n'accordant que ce qu'ils souhaitaient accorder.

Elle avait choisi le caractère guerrier d'une carrière commerciale où la réussite est directement liée à la personnalité et à vingt six ans, elle avançait avec assurance dans la vie, ou du moins s'attachait-elle à donner cette image, tenant à distance fâcheux de tous sexes, forçant le respect, notamment de sa hiérarchie.

Pouvait-elle être assaillie par un coup de blues, quelque incertitude ou déception, elle n'aurait jamais supporté que cela transparaisse. Avait-elle envie de pleurer, il lui fallait être seule pour poser son armure.

 

D'un mouvement de jambe élégant bien qu'un peu las, Anne a balancé ses escarpins au milieu de la pièce qu'elle découvrait. Les bagages étaient restés dans l'entrée; elle rangerait plus tard.

La pièce de séjour, refaite à neuf, était spacieuse et claire, un comptoir la séparait de la cuisine américaine aménagée. Deux portes-fenêtres donnaient sur un étroit balcon surplombant de quatre étages une petite rue calme. Un sas aménagé en dressing desservait d'un côté la salle de bain, de l'autre la chambre s'ouvrant elle-même sur le balcon.

Elle a tâté le matelas de la main, s'y est allongée quelques secondes afin d'en tester la souplesse avant de revenir, satisfaite, dans la pièce principale. Mobilier neuf sobre de bois clair. Aux murs, des reproductions d'une banalité affligeante.

- Il faudra que je me débarrasse de ces saletés au plus vite, a-t-elle marmonné.

Elle avait huit mois à passer ici pour le compte de son entreprise et besoin de personnaliser son cadre de vie. Avec les bricoles auxquelles elle tenait dans ses valises et en chinant chez les brocanteurs du coin, ce serait vite fait.

Dans l'immédiat, ce dont elle avait envie, après quatre cent cinquante kilomètres de route, c'était d'une bonne douche, un dîner rapide dans un bistrot proche et vite se coucher.

 

Il ne lui fallut pas plus de deux heures, le lendemain matin, pour déballer et ranger ses bagages avant d'aller régler les formalités de mise en service du téléphone. Elle a grignoté dans un snack, filé au centre commercial local y louer un téléviseur, une chaîne hifi, acheter quelques ustensiles dont elle pensait avoir besoin, se constituer un stock de base en victuailles et boissons diverses.

À dix-huit heures, la petite voiture pleine à ras bords réintégrait le parking souterrain de l'immeuble. Une heure plus tard, vautrée sur le canapé en petite tenue, elle sirotait un Martini, satisfaite de sa journée, feuilletant un magazine tandis que, dans la cuisine, mijotait le coquelet au vin qu'elle s'était préparé.

 

Après trois semaines, elle s'était relativement bien adaptée à sa nouvelle vie, plongée avec ardeur dans le meilleur accomplissement de sa mission. Les rapports avec ses nouveaux collègues étaient corrects, bien qu'elle sentît que son dynamisme ait pu contrarier le train-train habituel de la petite filiale. C'était le but inavoué de son stage, elle en acceptait cette conséquence.

Découverte de la région, cinéma, natation, jogging ou lecture occupaient pleinement ses week-end.

 

Dès rentrée, avant toute chose, elle faisait couler le bain qui la décontracterait, se déshabillait et préparait son repas le temps que la baignoire se remplisse. Elle avait toujours aimé se balader nue chez elle lorsque son intimité le permettait.

Après avoir barboté une vingtaine de minutes dans le bain relaxant, elle s'installait confortablement sur le canapé, plateau repas à portée de main sur la table basse.

Selon le programme, elle regardait la télé ou lisait une heure en écoutant de la musique; rarement après minuit, elle allait se coucher, prolongeait sa lecture sous la couette jusqu'au moment de sentir le sommeil l'engourdir.

 

Ce soir là, vautrée nue sur la banquette, elle avait lu quelques chapitres d'un roman. Sur la platine de la chaîne le piano égrenait des notes nostalgiques d'Erik Satie.

Le disque terminé, elle a marqué sa page, s'est levée. En un geste machinal, de ses doigts écartés elle a ébouriffé ses cheveux et s'est dirigée nonchalammentvers le guéridon proche de la fenêtre éteindre la chaîne avant d'aller se coucher.

C'est en jetant un regard distrait à travers la fente du voilage mal tiré qu'elle a vu la silhouette de l'homme qui l'observait dans l'obscurité depuis l'encadrement de la fenêtre surplombant les siennes, de l'autre côté de la rue.

Interloquée, elle est restée un bref instant à fixer l'ombre avant de se rejeter vivement sur le côté. Protégée du regard par le pan de mur entre les deux portes-fenêtres, le rouge aux joues de confusion, panique et rage, elle est restée cachée là un moment à rassembler ses idées, tâcher de faire le tri parmi les sentiments divers qui l'assaillaient.

- Attend, se dit-elle, tu ne vas pas rester plantée là comme une gourde toute la nuit! Bon, pour éteindre et aller jusqu'à ta chambre, il va falloir que tu traverses la pièce et il sera toujours à sa fenêtre. Il n'a même pas cherché à se cacher lorsque je l'ai vu, le dépravé. Alors, tu respires un grand coup et tu y vas. Pas trop vite, il va penser que tu as la trouille; pas trop lentement non plus, qu'il n'aille pas s'imaginer que son regard t'excite, le vicelard. Ah! le salaud, le salaud, il va lorgner mon popotin. Bon, faut que j'y aille! et pas que je serre les fesses comme une vieille bigote outragée pincerait les lèvres; pas non plus que je les balance à ma façon... zut! je n'aurais jamais imaginé que ça puisse être si compliqué de se faire un cul sans expression. Allez, on y va ma fille...

Trois mètres, trois secondes, une éternité. Le vicieux, il doit me reluquer le sale vicieux, j'en suis certaine, je le sens; ne fais pas de trop grands pas, ni trop petits, tu ne vas pas à la messe, là... ouf! ça y est.

 

- L'ai-je bien traversé? a-t-elle ricané nerveusement en pénétrantdans la salle de bain.

Elle a enfilé un peignoir et s'est installée sur la lunette des toilettes le temps de reprendre ses esprits.

- Et zut! je n'ai pas éteint au passage, il doit encore guetter. Il faut que j'y aille, sinon il va rester à l’affût, et j'ai besoin d'aller chercher un remontant, de réfléchir calmement.

Elle a éteint, s'est dirigée dans le noir jusqu'à la cuisine.

Au retour la bouteille de cognac en main, elle n'a pu résister, à la faveur de l'obscurité, à s'approcher de la fenêtre sur la pointe des pieds, comme si ses pas sur la moquette avaient pu s'entendre d'en face. Prenant soin de ne pas effleurer le rideau, elle glissé un rapide coup d'œil et s'est retirée vivement. L'ombre était toujours là.

Qu'attendait-il? Qu'elle allume sa chambre? Mille interrogations lui traversaient l'esprit alors qu'elle tétait à petits coups l'alcool dans son verre, de nouveau assise sur la lunette des W.C. Était-ce la première fois depuis son arrivée? Depuis quand ce type l'observait-il? Tout se bousculait dans sa tête.

Son canapé se trouvait dans l'angle de vision idéal pour le voyeur et plus de trois semaines qu'elle se baladait pratiquement toujours nue, sans le moindre souci de décence dans l'appartement, peut-être sous son regard...

Elle s'est remémoré des moments où, alanguie sur la banquette, elle s'enroulait distraitement une mèche rousse du pubis autour de l'index en lisant son roman; parfois son doigt descendait plus bas, se glissait entre les lèvres et s'activait jusqu'à l'emmener dans un plaisir progressif. Elle savait ses orgasmes exubérants. L'autre avait-il observé son corps se cambrer convulsivement quand ses doigts s'enfonçaient en elle et que sa tête ballotait de gauche à droite au moment où elle plongeait? Avait-il pu entendre son cri avant qu'elle ne se replie sur elle-même dans un dernier spasme, ses cuisses enserrant toujours sa main? L'avait-il vue lécher ses doigts avant de sombrer dans une douce torpeur? Dieu! L'évocation de ses plaisirs solitaires frisait le cauchemar.

 

Après un long moment, plus détendue, elle a tâché de remettre de l'ordre dans ses idées, d'analyser la situation avec calme et sérénité.

- Tout d'abord, s'est-elle dit, sa fenêtre est là, à douze ou quinze mètres. Depuis un mois je l'aurais remarqué ce type. Il vient d'arriver, ou était absent, ou rarement là; ça n'est pas possible autrement. Je n'ai vu de la lumière qu'une fois il y a deux ou trois jours en rentrant et j'ai fait attention. Bon, mais même si c'est récent, si c'est un vicieux, peut être qu'il n'allume pas pour se faire son film! et même si je tire les rideaux, ce que je ne pense pas toujours à faire, ce n'est pas la transparence du voilage qui lui aura empêché de se rincer l’œil.

Et quoi faire maintenant? Je ne vais pas passer sept mois à me cacher d'un voyeur, ni à m'exhiber comme si de rien n'était, ni dépenser un argent fou pour des rails et doubles rideaux qui ne me serviront plus d'ici peu; avec ce que j'ai déjàdépensé, ça n'est même pasenvisageable. Qu'est-ce que je peux faire! Je ne vais pas me laisser bouffer la tête, passer mon temps à avoir la trouille, à me méfier; ce serait trop stupide... En tous cas, si ça se reproduit, il va m'entendre le type, ainsi que ses voisins qui sauront! et même si ça ne sert à rien, j'appelle les flics. Bon, je réfléchirai mieux à tout ça demain.

 

Elle a éteint la salle de bain et rejoint sa chambre dans le noir. Malgré la tentation, elle n'a pas osé se diriger jusqu'à la fenêtre vérifier si le type guettait toujours, s'est glissée dans son lit sans allumer.

En y réfléchissant, ce qui la laissait maintenant perplexe, la troublait, c'est que le bonhomme, lorsqu'il s'était vu découvert, n'avait pas eu le moindre mouvement de recul, n'avait pas cherché à dissimuler sa présence, ce qui aurait paru logique à Anne.

 

Une fois couchée, malgré ses efforts, l'angoisse ne parvenait pas à la quitter, comme si le voyeur avait pu d'un pas de géant franchir l'espace qui le séparait du balcon et venir coller son nez à la vitre.

Elle s'est relevée, est allée vérifier que la porte était bien verrouillée; c'est bien plus tard qu'enfin elle a sombré dans un sommeil agité.

 

Pendant les jours qui suivirent, les impératifs et urgences à son travail l'empêchèrent de se tourmenter, de trop réfléchir à cet « incident ». Cependant elle retardait systématiquement son retour, acceptait des invitations de collègues, dînait dehors, se faisait des soirées cinéma.

L'appréhension surgissait au moment de rentrer chez elle, surtout dans le parking. On ne sait jamais avec ces dingues!

Une fois dans l'appartement, son premier soin avant d'allumer, était d'aller vérifier à la fenêtre si l'autre n'était pas en faction.

 

Un samedi, en début d'après-midi, alors qu'elle arrosait ses quelques plantes sur le balcon, se redressant elle le vit accoudé à la balustrade de sa fenêtre.

Vêtu d'un tee-shirt, il l'observait en fumant une cigarette. Leurs regards se sont accrochés une fraction de seconde puis elle a détourné la tête plus vivement qu'elle ne l'aurait souhaité avant de rentrer dans l'appartement, troublée.

La première pensée qui lui a traversé l'esprit fut qu'il y avait quelque chose d'inconvenant, de la part d'un voyeur, de fumer tranquillement sa cigarette au grand jour; sa place légitime ne pouvait être qu'embusqué dans une encoignure à la faveur de la nuit. La seconde réflexionà laquelle elle ne put se soustraire, fut qu'il n'avait pas le profil "vieux dégoûtant" de l'emploi. Plutôt plaisant même, dut-elle s'avouer.

De toute façon, elle n'avait pas terminé son arrosage... il fallait qu'elle y retourne ce qui lui permettrait de jeter un coup d'œil discret et finir son examen. La peur avait disparu, certainement le fait du grand jour, pouvoir coller un visage sur sa frayeur passée. La curiosité prenait le pas.

Lorsqu'elle fut de retour sur le balcon, alors que son regard faussement indifférent balayait la façade d'en face, le type eut un geste curieux: tout en la fixant, il a noué un ruban bleu à sa balustrade, puis a disparu à l'intérieur de chez lui après avoir refermé la fenêtre. Seul maintenant, le ruban se balançait à la rambarde. Elle ne pouvait douter qu'il s'agissait là d'un message qui lui était destiné. Quel message? Que pouvait bien vouloir lui signifier ce bout de tissu qui pendouillait là?

 

A son retour du supermarché le ruban avait disparu. Pourquoi? Elle s'agaçait à se poser mille questions, se torturait l'esprit à vouloir décoder le soi-disantmessage. Elle ne savait si la colère qui montait en elle était plus liée à son incapacité à comprendre, qu'à l'intérêt qu'elle portait au mystère.

- Ce que tu peux être conne par moments, ma fille, ça suffit maintenant, on te dirait replongée dans un des mystères du club des cinq que tu lisais gamine.

Elle s'est secouée, est passée à la cuisine se concocter un repas vietnamien qu'elle a dégusté arrosé d'un verre de rosé frais avant de se faire un film à la télé.

Passée dans sa chambre sans allumer, elle a vérifié discrètement que le gars n'était pas embusqué. Personne. Elle s'est rapidement déshabillée dans la salle de bain et avant d'enfiler son peignoir, s'est postée devant le grand miroir, s'est examinée de face, profil, et de dos en se tordant le cou.

- C'est vrai que tu as un gros cul, a-t-elle lancé à son reflet en balançant une claque sur ses fesses rebondies; mais... tout de même appétissant...

Satisfaite de sa revue de détails, elle a passé le vêtement, rejoint le living. Il faudrait qu'elle pense à déplacer ce canapé si elle voulait se sentir plus tranquille. En attendant, maugréant de ne pouvoir se vautrer à son aise sur la banquette, elle s'est installée dans le fauteuil, à l'abri d'éventuels regards indiscrets.

 

Le lendemain, elle a traîné tard au lit puis, vêtued'une de ses amples liquettes "grand-père", s'est préparé un copieux petit-déjeuner qui lui épargnerait le repas du midi.

Coup d'œil rapide en face, le ruban était de nouveau accroché à la rambarde.

Son bouquin posé à côté, elle a dégusté tranquillement son repas du matin devant la porte-fenêtre ouverte par laquelle pénétraitle soleil du matin.

Elle l'a senti.

En face, immobile derrière sa vitre, l'homme était là, son regard plongeant sur elle.

Contenant son trouble elle a terminé de déjeuner et poursuivi la lecture du chapitre en cours, avant de quitter la table dans l'attitude la plus désinvolte possible.

Ce qui l'agaçait particulièrement, c'était cette tranquille assurance avec laquelle l'homme la regardait; plus que le côté malsain du voyeurisme. Et elle ne voulait s'avouer que ce trouble n'était pas si désagréable que ça. Le fait qu'il soit "plutôt pas mal" en était peut-être la cause. Où était sa morale dans tout ça? Il aurait été vieux et laid, elle se serait sentie salie, l'aurait insulté, traité de vieux cochon lubrique; et voilà qu'elle était prête à trouver de la douceur dans ce regard, y sentir un hommage parce qu'il s'agissait d'un bel homme. Idiote!

- Et pourquoi ne pas te foutre tout de suite à poil devant lui, pendant que tu y es?

 

Pendant plusieurs jours, rien. Ni ruban, ni bonhomme. Rien jusqu'au mercredi. Mercredi, le ruban, seulement ce satané ruban. Pourquoi?

Dans la soirée, installée sur le canapé qu'elle n'avait pas encore eu le courage de déplacer, une évidence lui est venue à l'esprit. Elle s'est levée, est rapidement passée vérifier depuis la chambre éteinte. Bien sûr qu'il était là! C'était limpide. Non seulement il n'avait jamais cherché à dissimuler sa discrète présence, mais il la lui signalait, il tenait à ce qu'elle sache. Qu'avait-il dans la tête, ce type?

Elle est restée assise sur le bord du lit dans le noir à réfléchir, chercher le sens de ce comportement...

- Je suis là, je suis là, c'est ce qu'il me dit, je vous épie et je veux que vous le sachiez. Non seulement je veux que vous le sachiez... je vous veux consentante! Que vous vous donniez à mon regard.

Voilà pourquoi le ruban bleu!

Le ruban me prévient de sa présence! C'est insensé. Il est fou ce bonhomme. Il se rince l'œil de derrière sa fenêtre, voudrait non seulement que je sois complice de son voyeurisme, il me demande d'être son EXHIBITIONNISTE! Il rêve d'un petit numéro genre Crazy Horse afin de pimenter sa masturbation du soir avant son gros dodo? Et quoi encore? Pour quel genre de fille me prend-il, ce cinglé?

Pauvre type...

 

Toujours dans la pénombre de sa chambre, Anne a tendu le bras vers le paquet de cigarettes posé sur le chevet, s'en est allumé une, l'a fumée par petites aspirations nerveuses le temps de juguler les bouffées de colère qui lui montaient aux tempes et lui faisaient cogner rageusement le cœur dans la poitrine. Lorsqu'elle a écrasé son mégot dans le cendrier elle a repris ses cogitations, plus sereine.

- Alors qu'y a-t-il de grave dans tout ça? Tu es outrée par une proposition, tu réagis "je ne suis pas celle que vous croyez, rendez-moi ma culotte", tu joues à la vertu outragée. Es-tu outragée? Te sens-tu seulement vertueuse? Non. Tu es choquée, surprise; normal. Ce qui te dérange, c'est que l'on fasse de toi une proie, qu'on te le propose, à TOI, la battante, la gagneuse. Si tu étais un type, tu serais capable des mêmes plans, d'ailleurs tu en as déjà ourdi dans le genre. Tu sais ce que tu as, ma fille? Tu es vexée de ne pas avoir la main, point final. Blessée dans ton orgueil; la chasseresse devenant gibier, l'amazone soumise... difficile à avaler. Tu n'arrives même pas à penser que ce type est un pervers; tout sauf ça. Et il te plait! et ça t'énerve... La situation est proche de t'exciter, tu le sais confusément et ton amour propre en prend un coup. La vérité est là.

Alors entre dans son jeu ou n'y entre pas, point final; pas plus compliqué que ça. Il te propose un choix. Alors choisis et arrête ton cinéma.

Bon, l'écheveau se démêlera de lui-même dans ta tête, alors du calme, il n'y a pas le feu.

 

Elle a réintégré le séjour le plus naturellement possible, s'est préparé un thé avec une apparente décontraction et réinstallée sur le canapé. Elle a zappé sur les différentes chaînes jusqu'à trouver un film de série B qui lui occupe l'esprit, la détourne du malaise et anesthésie la colère qui bouillonnait encore en elle. Colère contre elle-même.

Deux navets télévisuels plus tard, ça allait mieux. Avant d'aller se coucher, elle s'est dirigée jusqu'à la fenêtre, sans crainte, émotion maîtrisée et a légèrement écarté le rideau. La silhouette était là, l'observait. Anne a levé la tête et planté résolument son regard sur l'ombre l'espace de quelques instants. Non mais!

Pourtant une chose venait de la perturber. Sous le ruban, un petit panonceau rédigé à la main en lettres capitales était suspendu au garde corps:

"OLYMPIA, EDOUARD MANET".

Elle a retenu son tressaillement, laissé retomber le rideau. Quoi encore?

Elle savait que Manet était peintre, à part ça... Ne portant que peu d'intérêt à la peinture, elle n'y réagissait que par coups de cœur et sa culture s'en trouvait limitée. Elle était plus sensible à la musique, à la littérature.

- Manet, Manet, ha! Manet Edouard, peintre français (Paris 1832/1883), un des pères de l'impressionnisme et de l'art moderne (Le déjeuner sur l'herbe, Olympia, le Fifre, le balcon, etc...). D'Olympia, je ne connaissais que le music-hall... Qu'est-ce qu'il me mijote?

Là j'ai ma dose! il est temps de dormir si je ne veux pas paraître cinq ans de plus demain.

 

À l'heure du déjeuner, sur une table de lecture de la bibliothèque, elle contemplait le tableau qui avait fait scandale un siècle et demi plus tôt.

En double page, la belle Olympia, nue sur sa couche, la regardait dans les yeux, une main lui masquant négligemment le sexe dans un geste de fausse pudeur. Bracelet au poignet, mule suspendue à la pointe du pied, une fleur dans les cheveux et cet étroit ruban noir enserrant le cou qui soulignait la nudité, signait l'impudeur...

Anne a survolé la biographie et l'œuvre du peintre, photocopié la reproduction qui l'intéressait.

Dans l'après-midi, elle a pénétré presque machinalement dans une mercerie y acheter un ruban de velours noir. Mais qu'est-ce qui te prend? Tu deviens folle...

C'est dans le désordre le plus total qu'elle a terminé sa journée de travail.

 

De retour chez elle, le ruban bleu flottait en face. Sans allumer, elle s'est déshabillée dans sa chambre, est passée nue dans la salle de bain qu'elle pouvait éclairer sans crainte. Après l'avoir coupé à la bonne longueur, elle a fixé d'une épingle l'étroite bande de velours noir autour de son cou, a enfilé des escarpins et s'est campée devant le miroir. Sa main, au poignet chargé de bracelets clinquants a ébouriffé sa crinière rousse avant de descendre vers le pubis, en faire moutonner la toison fauve. La langue passée sur ses lèvres les a fait luire; la pointe de ses seins lourds durcie de les avoir pincées, elle a pris des poses faussement ingénues ou franchement indécentes face à la glace.

- Une vraie pute, a-t-elle envoyé à son image, yeux mi-clos et moue provocante.

Elle aurait voulu se voir alanguie sur ses coussins en Olympia; puis est revenue à la réalité, partagée entre fou- rire et désir de pousser plus avant.

- Tu deviens folle ma pauvre, s'est-elle dit enfilant une chemise lui arrivant à mi-cuisses.

Elle a donné la lumière dans le séjour, s'est dirigée vers la cuisine. Pourquoi avait-elle gardé ce ruban autour du cou? Putain de ruban ou ruban de putain? Elle a ricané sottement à son mot en préparant son Martini.

En dînant, elle était assaillie par des pensées équivoques: la sourde tentation de se prêter à ce jeu pervers et le refus d'admettre qu'elle ait pût y céder.

- Tu as l'esprit tordu ma pauvre fille, ne cessait-elle de se répéter, tu ne vas pas sombrer dans ce genre d'idiotie. Tu as besoin d'une douche froide.

Elle se sentait mollir...

En s'installant sur le canapé, d'un mouvement quasiment incontrôlé elle a déboutonné sa chemise, l'a laisser choir à ses pieds. Nue sur ses escarpins, son ruban de cocotte au cou, elle se trouvait ridicule. Trop tard pour faire machine arrière; pas question de se sauver comme une petite dinde.

Elle n'avait pas tiré les fins rideaux, remparts illusoires de sa pudeur en goguette.

Elle a tourné le plus franchement possible son visage en direction de la fenêtre. Ça bourdonnait dans sa tête, cognait dans sa poitrine. Folle, je suis complètement folle.

Elle s'est étendue sur le divan dans la posture d'Olympia qui lui était familière lorsqu'elle lisait. Avant d'ouvrir son livre, elle a dégagé les cheveux de son cou, mettant en évidence le ruban de velours.

Les lettres dansaient devant ses yeux, incapables de se former en mots, en phrases. Le sang battait contre ses tempes, sa main s’agrippaitau roman dont elle était incapable de déchiffrer une seule ligne, masquant les tremblements qu'elle n'aurait su contrôler.

- Mon Dieu, qu'est-ce qui t'a pris? Il est là, derrière ses carreaux et te voilà clouée par ce regard qui te scrute, te détaille, t'inventorie... heureusement que le cul ne rougit pas sous les regards... bon, tu ne vas pas rester ainsi, paralysée comme un vierge effarouchée. Relaxe, retrouve ton calme, vide ta tête, reprend à zéro. Tu es à poil, il t'épie, mais c'est toi qui t'es déshabillée, l'idée t'a excitée non? Alors tu respires, te débarrasses de ta panique; il n'est plus temps de fuir. Oh! Qu'est-ce que je dois avoir l'air tarte, à poil et figée comme une souche. Je n'ose pas bouger un cil, un orteil, accrochée à mon bouquin comme à un curé à son Saint Sacrement devant le diable. Que voit-il de moi, d'abord? Guère plus que ce que l'on voit sur les plages à part le triangle roux entre mes cuisses serrées comme une pucelle. Mais on n'est pas à la plage... mon Dieu que je suis mal...

Elle a lâché son livre, saisi le gobelet de whisky et s'en est envoyé une copieuse rasade. L'alcool lui est descendu dans la gorge comme une coulée de lave. Le feu éteint, une bouffée de chaleur lui est montée au visage, a irradié progressivement tout son corps. Une douceur bienfaisante a fait place à la tension qui l'habitait quelques minutes auparavant. Une autre gorgée d'alcool. En s'allumant une cigarette, sa main ne tremblait plus.

Les minutes ont passé, Anne a eu envie de rire de sa panique. Ça allait mieux. Elle ne se sentait pas ivre; juste un alanguissement apaisant qui la gagnait peu à peu.

Le regard imaginaire, s'est insensiblement transformé en une caresse troublante. Son esprit s'est mis à errer dans des sentiers de volupté; les yeux fermés, elle s'est discrètement pincé la pointe des seins à s'en faire mal. Lorsqu'elle a senti sa vulve s'humidifier, elle aurait voulu y enfouir ses doigts, s'emmener au bout d'un plaisir qu'elle ne se sentait plus la force de juguler.

Elle a éteint la lumière, fait le reste du chemin.

Le lendemain, elle a rosi: fleur accrochée au ruban bleu.

 

Si elle avait été surprise, décontenancée de s'être pliée à la demande perverse de son voyeur, d'en avoir tiré une si forte émotion, un plaisir d'une étonnante fulgurance effaçait toute honte en elle. Quand, comment... elle renouvellerait l'expérience...

Pourtant, si elle acceptait le rôle de proie avec une voluptueuse complaisance, le chasseur d'images troubles devrait payer le prix de sa traque. Après sa surprise affolée, la femelle guerrière se ressaisissait.

 

Désormais elle allumait la lumière dès son arrivée chez elle sans, apparemment, se préoccuper de l'éventuelle présence de l'Autre, bien qu'elle ne manquât de s'en assurer discrètement.

Lorsque le ruban flottait, elle feignait d'ignorer le message, vaquait à ses occupations pudiquement vêtue d'une longue chemise. Ah, ah, il devait se poser un tas de questions, ne rien y comprendre.

Une semaine plus tard, avant d'aller se coucher, elle a, à la dernière minute, retiré sa chemise, s'est campée nue face à la fenêtre, s'est étirée en baillant, a ébouriffé ses cheveux d'un geste naturel, est restée là quelques secondes, sans un regard vers l'autre fenêtre, a éteint et rejoint sa chambre.

Au matin: rose et ruban. Petit sourire de victoire.

Quelques jours encore, elle est restée vêtue, n'a rien concédé, feint l'ignorance... jusqu'à ressurgir pour toute une soirée en Olympia.

Mener le jeu lui donnait une assurance qui lui avait manqué la première fois. Elle put mieux savourer la montée de son plaisir.

Ruban bleu, bouton de rose... nouveau panonceau:

 

"L'ODALISQUE, François boucher"

 

Odalisque!

Odalisque: esclave, femme de harem.

BOUCHER François: peintre du dix-huitième siècle, protégé de madame de Pompadour.

Me voilà bien avancée, a pensé Anne en refermant son dictionnaire. Ce nouveau message l'avait replongée dans un abîme de perplexité. Esclave, femme de harem. Vers quels nouveaux fantasmes voulait-il l'emmener? En tout cas, il reprenait l'offensive, le voisin.

Sa curiosité l'emportait; aussi le lendemain passait-elle à la bibliothèque dès son ouverture, avant de se rendre au bureau.

Sans en connaître les références, elle avait déjà vu l’œuvrequ'elle avait sous les yeux, notamment sur de grandes affiches, dans le début des années quatre vingt alors qu'elle était jeune adolescente. Si elle se souvenait, à l'occasion du premier salon de l'érotisme à Paris.

Choquée, à l'époque!

Le modèle du peintre, à plat ventre sur des coussins, chemise retroussée sur la taille, cuisses écartées, dévoilait une croupe nue majestueuse qui semblait n'attendre, dans son impudique posture, que l'investigation de qui voudrait la visiter. Sur son visage, de trois quarts face, le regard se perdait dans le vide par-dessus son épaule dénudée et l'indifférence de ce regard renforçait le côté licencieux de l'abandon.

- Quel cul de poulinière! a pensé Anne. Question popotin l'Odalisque, tu ne crains pas la concurrence. Il ne manque pas d'air mon homme invisible, s'il imagine que je vais m'exhiber ainsi, il se met le doigt dans l'œil. Mon pétard me complexe encore trop pour le mettre en tête de gondole de mon rayon charme et séduction.

 

Quelques jours passèrent avant qu'Anne se décide à devenir l'espace d'un soir, puis d'un autre et un autre encore la lascive Odalisque exhibée, offerte. La gêne aiguillonnait son trouble, l'envie de se vautrer dans les délices ambigus du fantasme, d'autant plus que cette posture lui permettait de glisser discrètement une main sous elle, de se donner du plaisir, de mordre le coussin en miaulant, de maîtriser ses spasmes sans que, voulait-elle croire, son voyeur ne s'en rendit compte.

Son plaisir était accru lorsqu'elle imaginait, dans l'ombre de sa fenêtre, l'homme, nu lui aussi, faisant aller sa main sur un sexe tendu, jusqu'au moment du râle ou il libéreraitsa jouissance, l’œil rivé sur sa croupe offerte.

Elle s'en léchait les lèvres avec délectation. N'importe qui aurait pu à ce moment, se poster derrière elle et la prendre. Odalisque, elle se serait donnée au premier venu, l'aurait encouragé du mouvement de ses reins sans tourner la tête et savoir qui. Surtout ne pas savoir qui! s'offrir à l'inconnu comme à son voyeur, en tirer un plaisir si particulier, si dense... Dieu!

Il y eut d'autres messages. À chaque fois, titre d'une œuvre d'un érotisme torride, d'une indécence croissante stupéfiante, toujours d'un maître classique révélant sa fascination mystique pour l'intimité de la femme.

Au fil des semaines, à l'Odalisque succédèrent "l'Origine du Monde" de Courbet, représentant dans une perspective anatomique d'un réalisme photographique saisissant, le détail en gros plan d'un bassin de femme sur le dos, cuisses ouvertes, dont la moutonnante toison brune se prolongeait d'une fente bordée d'un fin duvet rejoignant la naissance de sa raie culière.

"Iris Messagère", bronze de Rodin. La déesse de l'Olympe semblait s'écarteler, tenant l'un de ses pieds d'une main afin de mieux y parvenir. La posture dévoilait un sexe lisse, dodu, fruit mûr largement fendu comme pour en laisser sortir de ses entrailles, imaginait Anne, le fameux message divin.

Chaque découverte était un choc, un vertige nouveau, et lorsqu'elle décidait, fatalement, de répondre à une nouvelle sollicitation indécente, à s'offrir impudique au regard embusqué, une fièvre l'emplissait, enflammait son ventre, son esprit avec d'autant plus de violence qu'elle repoussait plus loin les limites de ce jeu pervers.

De se rendre régulièrement à la bibliothèque, avait fait naître chez Anne un intérêt neuf pour la peinture. Peut-être confusément, une façon de se rapprocher de son inconnu qu'elle imaginait volontiers peintre, prof, amateur d'Art ou quelque chose dans le genre.

Elle prit l'habitude, pendant ses loisirs, de visiter les galeries, courir les vernissages de la région, feuilleter des revues spécialisées, se donnant l'illusion de partager avec lui, dans son ombre, des plaisirs parallèles.

 

C'est lors d'une exposition consacrée à un peintre régional en vogue, que se produisit l'évènement qui lui chamboula l'esprit .

Au détour d'une salle, elle s'est trouvée face à lui. Ils sont restés pétrifiés de surprise. Il leur aurait suffit d'avancer la main pour se toucher. Anne a senti son visage s'empourprer tandis que l'homme faisait demi-tour et disparaissait.

De retour à son appartement, elle a passé le week-end à tâcher de comprendre. Pourquoi avait-il détalé comme un lapin? Timidité? Peur d'être raillé? Impossible; après ses hardiesses répétées... couronnées par l'acceptation... La crainte de se faire éconduire? Ça n'avait pas plus de sens; elle était entrée dans son jeu, sa complice depuis si longtemps... Alors quoi? Pourquoi fuir? Elle ne comprenait pas. A moins que, oui, c'était sûrementça: peur qu'une relation directe ne rompe le charme, détruise le fantasme. L'imbécile!

Et elle, plus maline? Elle qui ne parvenait pas à analyser son bouleversement; sa rougeur ridicule, le vertige qui l'avait fait chanceler. Il lui avait fallu trouver une chaise, s’asseoirpour reprendre ses esprits, tremblante de panique, sang au visage, poitrine martelée.

 

À ce fatras se mêlait un ressentiment contre l'Autre. Pourquoi se sauver ainsi? Dans l'imbroglio des émotions, la frustration tenait bonne place. Mais comment aurait-elle pu le retenir dans l'état ou elle s'était trouvée elle même? Quel crétin ce type...

Et pourquoi donner de l'importance à ce banal événement? Tu perds tes boulons ma vieille, ou tu es amoureuse... Amoureuse! Ridicule! tu débloques; on ne tombe pas amoureuse d'une ombre, d'un inconnu, voyeur de surcroit. C'est stupide...

Plus elle se débattait, plus s'insinuait en elle l'idée extravagantede la consistance d'un sentiment. Affolée, elle tâchait de faire, refaire le point, rejeter cette divagation. Vainement; il lui fallait au contraire admettre que depuis plusieurs mois, sa vie amoureuse s'était limitée à cette aventure si particulière, que peu à peu, elle l'avait attendue, espérée;l'idée d'autres rencontres, de flirts occasionnels ne l'avait pas effleurée un instant, que c'est lui en face qui l'avait accaparée toute, qu'elle avait été naturellement fidèle à ce curieux amant. Insensiblement, l'expérience libertine avait perdu de sa légèreté en même temps que grandissait son plaisir et son abandon. Insensiblement elle avait cessé de jouer pour se donner. Mon dieu! c'était tellement incongru.

 

Elle n'a pas bougé de chez elle du week-end, ne quittant son lit que pour vider le cendrier, grignoter à la cuisine, glissant furtivement au passage, un coup d'œil inquiet de l'autre côté de la rue. Recroquevillée sur son lit elle tournait et retournait dans son esprit les faibles arguments qui auraient pu la conforter dans son refus de l'évidence.

Amoureuse!

Depuis ses premières et lointaines amours d'adolescente, le mot avait une sonorité particulière. Non pas qu'elle le trouvâtringard ou désuet; elle pouvait s'en attendrir pour peu qu'il ne la concertât pas. Mais trop jeune, trop de choses à faire, d'expériences à vivre avant de songer à se laisser embringuer par une passion dévorante. Dans quelques années, peut-être...

Et voilà que la tête lui tournait pour un inconnu dont elle ne savait rien, avec qui elle n'avait jamais échangé un mot, devant qui pourtant elle s'exhibait nue. Un inconnu qui au cours des derniers mois, avait progressivement pris le contrôle de ses pensées, monopolisé son esprit, ses attentes, ses inquiétudes.

Tenue en laisse!

Comment ne s'être rendue compte qu'aujourd'hui de cette évolution? Elle n'avait pas vu venir le coup, se retrouvait knock-out. Il avait fallu qu'elle se trouve nez à nez avec lui pour que se produise le déclic, la prise de conscience.

 

 

Elle ne savait comment gérer cette situation, partagée entre l'envie d'aller à la rencontre de l'homme: traverser la rue, grimper les étages, sonner "me voilà, où en est-on?" et l'option de mettre fin à tout, de la façon la plus simple qui soit: ne plus jouer. Ne plus se prêter à cette stupide mascarade. A quoi bon d'ailleurs; son séjour dans la ville prendrait fin un mois plus tard, alors...

Elle se tint à cette résolution raisonnable, sans pouvoir pourtant s'abstenir de guetter la présence de ce maudit ruban; angoissée lorsqu'il n'apparaissait pas deux jours de suite, stupidement rassurée lorsqu'à nouveau noué à la rambardeil s'agitait au gré du moindre souffle d'air.

Elle s'y tint jusqu'au nouveau message joint au ruban:

 

G.KLIMT.

Roman babysitting whith spread thighs.

S'il vous plaît.

 

- S'il vous plaît! S'il vous plaît, et quoi encore! C'est terminé ce jeu stupide, fini, rideau! Mais pour qui se prend-il à la fin ce type? J'en ai rien à foutre de ses fantasmes, il y en a marre à la fin, marre, marre, marre!

De rage, elle a balancé son bouquin contre un mur, tiré la langue en direction de la fenêtre comme une gamine désarmée devant l'injustice, s'est réfugiée dans sa chambre y sangloter... idiote.

À la bibliothèque, Anne restait fascinée par ce nouveau tableau.

Qu'avaient-ils tous ces hommes? À quoi pouvait correspondre ce besoin d'exhiber la femme dans sa plus totale impudicité comme si par là ils allaient pouvoir découvrir le secret de leur âme, déchiffrer le mystère de la vie? Il y avait quelque chose de pathétiquement infantile témoignant de leur impuissance, leur fragilité: toujours vouloir regarder par la fente de la femme, comme on regarde par un trou de serrure lorsqu'on ne dispose pas de la clé d'accès à la pièce mystèrieuse.

Klimt, n'échappait pas à la règle. La jeune femme de son tableau, visage angélique, yeux clos, avait retroussé ses jupes par-dessus des cuisses largement ouvertes. De deux doigts glissées entre les lèvres de son sexe exposé, elle semblait vouloir inviter, initier l'homme, le guider vers les chemins du plaisir et de la vérité.

- Elle se branle devant le peintre, la fausse ingénue, et il veut que je me masturbe devant lui moi aussi, mon esthète. À distance il est plus hardi et ne doute décidément de rien.

Malgré ses velléités de rébellion, la demande ne lui semblait pourtant plus singulière. Elle s'inscrivait dans la logique progression de leur liaison, si particulière soit-elle, et Anne a su qu'elle irait jusqu'au bout elle aussi; avec ses réticences et ses peurs, mais elle irait. Elle ne se débattrait plus contre elle-même. Le feu lui est monté en tête.

 

Jusqu'alors elle avait été une complaisante potiche. Pour la première fois, l'homme lui demandait non seulement d'exhiber son corps, mais de lui dédier le spectacle de ses plaisirs solitaires... Un nouveau pas qu'elle franchirait.

Peut-être parce qu'elle se sentait en état d'urgence (trois semaines c'est court), le soir même après quelques verres pour se désinhiber, elle s'est installée sur le canapé pour s'offrir au regard d'en face. Elle a relevé la chemise sous laquelle elle était nue, s'est écartelé les jambes; sa main est descendue entre ses cuisses; elle n'a pas retenu son plaisir.

Désormais, à chaque fois que le ruban était accroché à la rambarde, elle se déshabillait, redevenait l'Odalisque, Olympia, l'Origine du Monde ou Iris, improvisait d'autres situations comme une amante cherchant à renouveler le plaisir dans l'étreinte, laissait la fenêtre ouverte, qu'il perçoive son cri lorsqu'elle se caressait. Elle se donnait au regard avec la frénésie pathétique de l'amoureuse qui sait proche la déchirure de la séparation, a besoin de marquer la chair, laisser désespérément son empreinte sur le corps de l'autre.

Parfois, elle pleurait.

 

Et lui, que pouvait-il se passer dans sa tête? Comment la recevait-il? Elle voulait croire à une complicité amoureuse réciproque.

Maintenant qu'elle se débridait totalement, le doute l'étreignait parfois. Peut-être la prenait-il simplement pour une dévergondée. Peut-être se contentait-il de poser un regard salace sur une détraquée sexuelle, et se masturbait comme un vulgaire mateur? Même si elle n'y croyait pas, cette simple idée lui était intolérable et elle rêvait de traverser la rue, aller le trouver, s'en expliquer, se rassurer, lui faire savoir que tout allait prendre fin dans une semaine, sachant qu'elle ne le ferait jamais.

Le fondement de leur histoire, leur idylle, reposait sur le fantasme visuel, la relation devait rester muette. Elle était convaincue que déroger à cette règle briserait tout, et si même dans quelques jours il ne resterait plus de cette histoire que son souvenir, il fallait au moins le garder intact. À quoi bon briser l'illusion? Elle allait disparaître comme un mirage. Il attendrait des jours, des semaines avant de comprendre.

Peut-être souffrirait-il un peu?

Anne a passé une bonne partie de la journée à préparer ses bagages. Le ruban bleu était absent; cela simplifiait tout. Elle partirait ce soir, roulerait de nuit.

A dix huit heures, ses valises bouclées, il ne lui restait plus qu'à charger la voiture, après quoi, elle irait grignoter quelque chose au snack du coin de façon à ne pas s'arrêter en route. Si tout allait bien, elle serait à destination vers une heure du matin.

Il était temps d'y aller. Anne est remontée à l'appartement. Dernier coup d'œil dans chaque pièce, à peine un léger pincement au cœur.

Dernier regard en face pour un adieu muet. Coup de poignard, tête qui tourne, envie de hurler.

Le ruban est là...

Elle s'est sauvée comme une voleuse, a claqué sa porte, frappé contre celle de l'ascenseur qui n'en finissait pas, claqué celle de sa voiture, mis le contact.

A coupé le contact, posé son front sur le volant, est redescendue de voiture, a traversé la rue.

Tremblante elle a sonné à la porte. Il a eu un mouvement de recul en la voyant. L'index du silence sur les lèvres, elle a fait un pas pour entrer dans la pièce. D'un regard éberlué elle a embrassé l'espace, s'est approchée de la fenêtre ouverte, est restée à regarder son balcon. Tout défilait dans son esprit, tous ces mois. Il restait silencieux mais elle le sentait tout proche dans son dos, devinait son regard dirigé dans la même direction. Peut-être le même film en tête.

Elle a dénoué le ruban de la rambarde, l'a glissé dans sa poche, s'est retournée vers lui. Sans quitter ses grands yeux noirs, elle a entrepris de déboucler sa ceinture et l'a attiré près de la table contre laquelle elle s'est appuyée.

Elle l'a gardé un long moment contre elle, s'est réajustée. Elle n'osait plus le regarder. Peur des larmes.

 

Sur le seuil, Anne est restée à regarder la toile inachevée sur le chevalet, ainsi que celles occupant un pan de mur entier. Toutes la représentait.

Sans un mot, elle a tiré la porte sur elle.

 

Par philippe de - Publié dans : nouvelle - Communauté : Carnets Libertins la suite
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